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Jusqu’à l’heure de mon départ, je n’avais pas entendu prononcer une seule fois le nom de mon hôte.
Celui de son beau-père avait souvent été mentionné. C’était signor Francesco Torreani, originaire de la Romagne, lequel était venu, plusieurs années auparavant, s’établir dans la république Argentine, comme beaucoup d’autres de ses compatriotes, pour améliorer sa condition.
Voilà, à peu près, tout ce que je savais. À vrai dire, grâce aux distractions de tout genre qui remplirent les heures de mon trop court séjour, je ne m’occupai que du présent sans m’inquiéter du passé.
Quel est l’homme qui, respirant à pleins poumons la libre et vivifiante atmosphère des Pampas, ou bondissant dans des plaines sans limites, sur le dos d’un cheval à demi sauvage, daigne se souvenir des chétifs plaisirs et des insignifiants chagrins d’une civilisation corrompue ? Il serait porté plutôt à les oublier complément.
Cette disposition d’esprit qui m’était particulière, mes nouveaux amis, les Torreani, semblaient l’éprouver comme moi.
Je ne désirais pas connaître leur histoire passée ; quel intérêt auraient-ils eu à me la communiquer ?
Aussi l’idée ne leur en vint pas et les quelques détails relatés plus haut ne me furent révélés que par les incidents de la conversation.
Si je savais peu de chose en ce qui concernait les Torreani, j’en appris moins encore sur les antécédents de mon hôte, mon propre compatriote cependant.
Comme je l’ai dit, j’étais arrêté sur le seuil et je lui adressais mes adieux sans avoir jamais su son nom.
Cela peut paraître étrange et demander une explication. Elle sera facile.
Dans les pays méridionaux de l’Europe, ainsi que chez leurs nationaux établis dans l’Amérique espagnole, le nom de famille de l’individu n’est presque jamais prononcé ; on ne le désigne que sous son nom de baptême, ou apellido.
Cette habitude, il est vrai, ne pouvait atteindre mon hôte anglais qu’en raison de son entourage italien.
Mais, pour des raisons que je n’avais pas le droit de rechercher, je le trouvai singulièrement réservé, toutes les fois que le hasard amenait la conversation sur l’Angleterre ; et bien qu’il ne témoignât d’aucun préjugé contre son pays national, il ne semblait lui porter qu’un intérêt secondaire ; il évitait même d’en parler.
Sur cette indifférence, j’avais échafaudé un système d’hypothèses. Je l’attribuais à des malheurs de jeunesse, peut-être à une exclusion sociale. Cette dernière conjecture me semblait toutefois un peu hasardée. Langage, manière, développement intellectuel et moral, tout, chez mon hôte, dénotait, sinon une haute naissance, au moins l’éducation qui accompagne généralement celle-ci. Plus d’une fois, dans la conversation, nous avions échangé les signes maçonniques des universités d’Eton et d’Oxford. Qui était-il ? D’où venait-il ? Ma curiosité était excitée au plus haut point ; mais, par savoir-vivre, je n’avais pas cherché à la satisfaire, au moyen de questions directes auxquelles, d’ailleurs, on n’eût peut-être pas répondu.
Ce doute, néanmoins, me tourmentait si bien qu’au dernier moment, je me résolus à l’éclaircir.
– Vous me pardonnerez, dis-je, si, après une hospitalité aussi gracieuse que peu méritée, je désire connaître le nom de mon hôte. Ce n’est pas par curiosité, veuillez le croire ; mais simplement pour savoir à qui je dois désormais adresser le juste tribut de ma reconnaissance.
– Il est vrai, capitaine, me répondit-il en riant, que vous ignorez encore mon nom. Je me rappelle maintenant que vous ne m’avez jamais adressé la parole que sous l’appellation italienne de signor. Quelle singulière négligence ? Vous garder trois jours sans vous dire mon nom !… C’est fort drôle, n’est-ce pas ?… Et tout à fait en dehors des habitudes anglaises ? Pour m’excuser autant qu’il est en mon pouvoir, j’adopterai la mode de notre pays et vous offrirai ma carte. Je crois qu’il m’en reste encore quelques-unes dans un vieux portefeuille. Permettez-moi d’y aller voir.
Mon hôte rentra dans la maison, nous laissant, sa charmante femme et moi, rire à notre aise de l’incident.
Il revint bientôt avec le portefeuille en question. Il en tira plusieurs petits cartons glacés, jaunis par la vieillesse, en choisit un et me le présenta.
N’osant, par délicatesse, lire l’inscription en sa présence, je me contentai de jeter négligemment les yeux sur la carte et lui adressant un adieu final… j’avais déjà pris congé de sa femme… je montai à cheval et m’éloignai.
La curiosité ne me permit pas de conserver longtemps l’impassibilité et la réserve de l’homme du monde. Tirant la carte de la poche où je l’avais introduite, je lus :
– Excellent nom anglais, pensai-je, et dont j’ai de bonnes raisons pour me souvenir.
Cependant il ne me vint aucunement à l’idée que le jeune estanciero des Pampas pût avoir la moindre relation de parenté avec les Harding de Beechwood-Park, dans le comté de Bucks ; et, sans autre réflexion, je plaçai la carte dans mon portefeuille et continuai mon voyage interrompu.