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Le lecteur s’étonnera sans doute de mon défaut d’intelligence et se demandera comment je n’avais pas reconnu en M. Henry Harding une ancienne connaissance.
Par le fait, ce n’en était pas une pour moi. Je ne l’avais vu qu’une fois, alors qu’adolescent encore imberbe, il était venu passer ses vacances à Beechwood. L’eussé-je même plus souvent rencontré, il est peu probable que, dans l’homme au teint bronzé, à la barbe épaisse, plus semblable à un Italien qu’à un Anglais et parlant de préférence l’idiome de la péninsule, j’aurais reconnu le jeune collégien, à moins que quelque circonstance fortuite n’eût ravivé mes souvenirs ; par exemple, peut-être, si j’avais entendu plus tôt prononcer son nom.
Actuellement, je poursuivais mon chemin, réfléchissant seulement que mon compatriote le colon était un bien beau jeune homme, fort heureux d’avoir pour femme une aussi admirable créature.
Quant à mes autres hôtes, le lecteur doit se rappeler qu’il les connaît beaucoup plus que je ne les connaissais alors moi-même. Tout ce que j’en savais se bornait à ce que j’avais appris pendant les trois jours qui venaient de s’écouler, et aucun de ces renseignements n’était de nature à me ramener, par association d’idées, à mes anciennes connaissances du comté de Bucks.
Ceci, j’espère, suffira pour expliquer l’indifférence avec laquelle je réintégrai dans mon portefeuille la carte de M. Henry Harding, après avoir lu le nom qui y était inscrit.
En arrivant à l’estancia de mon ami, je trouvai ce dernier assez inquiet de mon long retard. Il m’attendait trois jours plus tôt ; et si les herbes des pampas avaient eu le temps d’atteindre toute leur croissance, il aurait supposé ou que je m’étais égaré, ou que j’étais tombé entre les mains des voleurs, qui ne sont à craindre, dans la prairie, que lorsque ces gigantesques roseaux ont acquis leur entier développement.
Je lui dis la cause de mon retard et l’aimable hospitalité qui m’avait été octroyée. Je m’étendais avec plaisir sur ces détails, lorsque mon ami m’interrompit tout à coup.
– Avez-vous jamais connu un certain général Harding, de Bucks ? me demanda-t-il.
– Un général Harding, de Bucks ?
– Oui ! je sais que vous avez souvent visité ce comté. Le général Harding dont je parle est mort il y a cinq ou six ans.
– J’ai connu un général Harding, de Beechwood-Park, dans le Buckinghamshire, mais je n’ai eu avec lui que d’éphémères relations. Il est mort à peu près à l’époque dont vous parlez. Serait-ce celui-là ?
– Lui-même, par Dieu ! Beechwood !… C’est bien ce nom-là, je crois !… Nous le saurons tout à l’heure ! C’est fort singulier, continua mon ami en se levant et se dirigeant vers un secrétaire placé dans un coin de l’appartement, fort singulier, en vérité ! J’avais moi-même l’intention de me rendre à l’estancia où vous avez été si bien reçu… et pas plus tard qu’aujourd’hui, si je ne vous avais pas attendu… Et c’est en vous attendant que j’ai découvert… ce qui motivait mon dérangement. Je suis très-peu lié avec mon voisin anglais, M. Harding. Il ne fréquente que des Italiens et des Argentins, que nous ne voyons guère, nous autres Anglais. Mais il passe pour un homme de mérite, malgré tout.
– Je suis charmé de vous en entendre ainsi parler. C’est précisément l’impression que j’ai emportée de ma courte visite. Mais qu’a-t-il de commun avec le général Harding ?
Ma curiosité, ai-je besoin de le dire, était excitée à un tel point que je tirai la carte de mon portefeuille et la soumis à un nouvel examen.
– Eh bien ! dit mon ami en revenant au point de départ de notre conversation, tandis que j’attendais votre arrivée, il m’était impossible de quitter la maison. N’ayant pas d’autre distraction, je pris, pour les lire, quelques vieux journaux anglais. Nous n’en avons jamais ici de date récente ; mais ceux-là remontaient à quelques années. L’un d’eux était un numéro du Times… Et si jamais vous habitez les Pampas aussi longtemps que moi, vous lirez le Times avec volupté, quelle que soit sa date, depuis la première ligne jusqu’à la dernière, y compris les annonces. Je parcourais ces dernières, lorsque mes regards s’arrêtèrent sur un avis… que je veux vous faire lire à vous-même.
Je pris le journal que me présentait mon ami et lus l’annonce qu’il m’indiquait. Elle était conçue dans les termes suivants :
« HENRY HARDING : Si M. Henry Harding, fils du feu général Harding, de Beechwood-Park, dans le comté de Buckhingham, veut prendre la peine de passer chez MM. Lawson et fils, avoués, Lincoln’s Inn Fields, il y apprendra QUELQUE CHOSE DE TRÈS-AVANTAGEUX POUR LUI. M. Harding a été, pour la dernière fois, vu à Rome, pendant la tourmente révolutionnaire, et l’on suppose qu’il a pris part à la défense de cette ville. Magnifique récompense à toute personne qui fera connaître son adresse actuelle, ou, en cas de mort, indiquer l’époque et les circonstances du décès. »
– Qu’en pensez-vous ? demanda mon ami quand il s’aperçut que j’avais terminé ma lecture.
– Je me rappelle avoir déjà vu cette annonce, répondis-je. Elle a été insérée itérativement et a fait beaucoup de bruit à cette époque. On n’ignorait pas que le jeune Harding avait quitté l’Angleterre, mais personne ne savait pertinemment de quel côté il avait porté ses pas. C’était quelque temps avant la mort de son père. Le bruit courait qu’il avait été refusé par une jeune fille qu’il voulait épouser, et que j’ai connue moi-même ; puis, qu’il s’était rendu en Italie et qu’il avait été capturé par les brigands ou s’était affilié aux bandes de Mazzini et de Garibaldi. Mais personne ne savait la vérité, le général Harding ayant pour habitude de garder pour lui ses secrets de famille. Toutes ces suppositions ne se répandirent qu’après sa mort, au moment où parurent ces annonces ; alors le jeune homme avait depuis longtemps disparu et le fait n’excita que peu d’attention. On disait que son père lui avait laissé un legs et que c’était pour le lui délivrer que l’avoué le cherchait.
– C’est précisément ce que je pensais. Croyez-vous qu’on l’ait trouvé ?
– Je n’en sais rien. Je n’ai pas connu le résultat de ces avis multipliés, ayant moi-même quitté l’Angleterre à cette époque et n’y étant pas retourné depuis.
– Ne pensez-vous pas que cet Henry Harding de l’annonce du Times et le jeune estanciero, votre hôte, soient une seule et même personne ?
– C’est possible et même probable. L’avis affirme que c’est à Rome qu’il a disparu et la famille dans laquelle il est entré vient de Rome. C’est ce qui m’a été dit à l’estancia. Ce peut-être le même individu ; il est possible aussi qu’il ait répondu à l’annonce et reçu ce quelque chose d’avantageux, quoi que ce soit… bien qu’à mon sens ce quelque chose fût peu de chose. Il était de notoriété que le général Harding avait légué à son fils aîné la totalité de ses biens et que Henry n’aurait pour tout héritage qu’un millier de livres sterling. Si cet Henry est mon hôte, il a, selon toute probabilité, reçu son argent. N’est-ce pas avec ce capital qu’il a pu s’établir aussi modestement en Amérique ?
– Non, je puis vous le certifier. Il est venu ici longtemps avant la date de l’annonce et n’a jamais, depuis, quitté le pays, pour aller aussi loin qu’en Angleterre, au moins.
– Il n’aurait pas eu besoin d’aller en Angleterre pour toucher ce mince héritage de mille livres. L’affaire a pu s’arranger par correspondance.
– C’est juste, mais j’ai de bonnes raisons pour croire qu’il tient à loyer seulement l’estancia où vous l’avez trouvé. Son beau-père est le véritable propriétaire des deux établissements ; et c’était ainsi dès le principe, longtemps avant que l’annonce eût pu être insérée dans le Times. Selon moi, il n’a jamais vu cette annonce ; et si c’est l’individu qui y est désigné, il serait bon qu’il la connût. Comme je vous l’ai dit, j’avais l’intention de me rendre chez lui et de l’interroger moi-même. Car bien que je n’aie entretenu avec lui que de rares relations, j’en ai entendu dire beaucoup de bien… pas comme éleveur, par exemple. Il est, pour cela, trop passionné pour la chasse, et je crains bien qu’il n’ait guère fait fructifier la dot de sa femme ou la fortune de son beau-père. J’ai entendu dire que son état de dépendance et son peu d’expérience agricole le chagrinaient sensiblement. Dans le cas où un legs lui aurait été fait et en supposant que ce legs fût encore à sa disposition, cet argent, j’en suis certain, serait le bien accueilli. À Londres, mille livres sterling ne sont rien ; c’est une fortune dans les Pampas.
– Vous avez parfaitement raison, répondis-je machinalement. Je me demandais s’il était possible que l’amant repoussé de miss Belle Mainwaring fût le même individu que j’avais vu marié à une femme valant dix mille fois mieux que cette infernale coquette.
– Voici ce qu’il faut faire, reprit mon hôte. Vous avez été invité à vous arrêter à l’estancia lors de votre retour à Rosario, n’est-ce pas ?
– Je l’ai formellement promis.
– Heureux coquin ! avoir fait deux aussi charmantes connaissances ; car la dame argentine ne le cède guère en beauté à sa belle-sœur l’Italienne ! Et tout cela, grâce à un faux pas de son cheval ! Par Jupiter ! je m’exposerais bien à me casser le cou chaque jour de l’année, dans l’espoir d’une chance semblable ! À ce point de vue, la fortune vous a toujours favorisé !
La chaleur avec laquelle s’exprimait mon ami m’amusa un instant. C’était un célibataire endurci que je ne croyais pas capable de baisser pavillon, même devant les charmes de la séduisante Lucetta… J’avais entendu nommer ainsi Mme Harding.
– Que vouliez-vous me proposer ? dis-je pour couper court à cette explosion d’enthousiasme.
– D’emporter avec vous le vieux numéro du Times et de faire lire l’annonce à M. Harding en personne. Je vous accompagnerai si vous voulez ; mais comme vous avez déjà fait connaissance et que vous en savez sur cette affaire plus long que moi, il me semble que c’est à vous qu’il appartient de la débrouiller. Qu’en dites-vous ?
– Je n’y fais pas d’objection.
– Tout va bien, alors. Maintenant il faut que je m’occupe de vous faire passer le temps aussi agréablement que possible ; mais je crains que ma maison de célibataire ne vous semble bien triste auprès de celle que vous venez de quitter. Le purgatoire après le paradis ! Ha ! ha ! ha !
Je ne pus m’empêcher de songer qu’il y avait un peu de vérité dans ces paroles ; mais je tâchai de déguiser ma pensée sous le rire avec lequel j’accueillis la plaisanterie de mon ami.