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Ne connaissant pas Londres, où il n’était encore venu que deux ou trois fois, Henry se laissa conduire, par le cocher du cab qu’il avait pris au sortir de la gare, dans un hôtel du West-End. Le général avait à Londres quelques amis ; mais Henry ne comptait pas leur rendre visite, dans la crainte que le bruit de sa rupture avec son père ne soit déjà parvenu jusqu’à eux, peut-être aussi celui de son échec auprès de Belle Mainwaring. Son orgueil lui défendait aussi bien d’affronter le ridicule que de mendier la sympathie. Ses chagrins, il aurait voulu les cacher à l’univers tout entier. C’est pourquoi, au lieu de rechercher les camarades de collège qu’il aurait pu rencontrer à Londres, il mit tous ses soins à les éviter.
Le messager, chargé de la lettre pour son père, était également porteur d’un billet par lequel Henry ordonnait à son domestique d’emballer ses effets personnels, linge, vêtements et armes, et de les lui adresser, bureau restant, fi la station de Paddingtan. Ce trousseau, qui lui parvint sans encombre, et une dizaine de livres sterling, – qu’il portait par hasard sur lui, en quittant la maison paternelle, composaient toute sa fortune. Encore l’argent comptant avait-il disparu avant l’expiration de la première semaine de son séjour à Londres.
Pour la première fois de sa vie, il éprouva le désagrément de se trouver sans argent, particulièrement dans le sein d’une grande ville. Ce n’était encore pour lui qu’un simple inconvénient. Il espérait que sen père consentirait à lui accorder les mille livres demandées. Pour donner à cette munificence le temps de se produire, il laissa s’écouler huit jours avant de se rendre chez l’homme d’affaires du général. Il lui demanda simplement s’il avait reçu de son père quelque communication le concernant. La réponse fut négative.
Trois jours après, il y retourna et renouvela sa demande presque mot pour mot. On lui répondit également presque mot pour mot. – Depuis quelque temps, MM. Lawson et fils (c’était la raison sociale de la maison) n’avaient reçu du général Harding aucune lettre sur quelque sujet que ce fût.
– Il n’enverra rien, se dit tristement Henry en quittant les bureaux de l’homme d’affaires. Il pense que je ne suis pas assez puni et mon gracieux frère ne manquera pas de l’entretenir dans toute pensée. Eh bien ! qu’il garde son argent ! Je ne lui demanderai rien, dussé-je mourir de faim.
Il y a, dans toute abnégation personnelle, une sorte d’âcre plaisir, qui prend sa source dans la rancune plutôt que dans le vrai courage et qui s’éteint généralement longtemps avant la douleur morale qui lui a donné naissance.
Chez Henry Harding, ce sentiment était plus vivace. Le jeune homme se sentait cruellement froissé par le traitement qu’il avait reçu et de son père et de sa maîtresse. Il ne pouvait les séparer dans son esprit ; son ressentiment contre tous deux était assez violent pour lui inspirer les plus extrêmes résolutions. La première fut de ne pas retourner chez l’homme d’affaires et il s’y conforma rigoureusement, non sans un certain effort, car il souffrait déjà du manque d’argent. Plus de prodigalité désormais ; ne fallait-il pas avant tout songer à vivre. Déjà il s’était logé dans un hôtel plus modeste ; mais ce loyer, quelque faible qu’il fut, il fallait le payer. La situation s’assombrissait de plus en plus. Que résoudre ? Entrer dans l’armée ou la marine marchande ?
Conduire un cab ? Devenir manœuvre ? Aucune de ces professions ne le séduisait. Ne valait-il pas mieux s’expatrier ? C’est à quoi il se résolut.
Heureusement, s’il n’avait plus d’argent, il lui restait une fort belle montre et des bijoux. Le prix qu’il en retirerait devait amplement suffire à payer son passage jusqu’au Nouveau-Monde ; car il voulait se transporter aussi loin que possible de son père et de Belle Mainwaring.
Ses bijoux une fois convertis en argent monnayé, – ce qui se peut faire, à Londres, très-rapidement, pourvu que l’en soit coulant sur le prix, – il se dirigea vers les docks des Indes occidentales pour visiter un navire en partance. Il revint à l’hôtel peu satisfait de lui-même et de sa chance. La cabine qu’on lui avait offerte était d’un prix peu élevé, mais sordide, et il avait hésité à l’accepter.
Il se rendit ensuite au Parc de Greenwich, les Champs-Élysées du petit peuple de Londres, et y fit un léger repas. Il était tard quand il descendit de l’impériale de l’omnibus d’Holborn dans Little-Queen-Street, la rue la plus voisine de son logement.
Il s’était à peine mis en route lorsque ses yeux se portèrent sur une boutique d’huîtres, habituellement ouverte jusqu’à une heure avancée de la nuit et, le matin, dès l’aube. Son maigre dîner était loin déjà ; il avait faim. Il entra dans la boutique et se fit ouvrir une douzaine des succulents bivalves.
Devant le comptoir se trouvait un jeune homme activement occupé à avaler les mollusques qu’on lui avait servis. Sa vue causa à Henry une impression étrange. Beau, grand, bien fait, son teint olivâtre, ses cheveux noirs et bouclés, ses yeux ronds, son nez aquilin, dénotaient une origine étrangère. Les quelques mots de mauvais anglais qu’il laissa échapper avaient un accent italien parfaitement caractérisé. Bien qu’il fût assez pauvrement vêtu, ses allures indiquaient un homme bien né, ou, tout au moins, bien élevé.
Si l’on avait demandé à Henry Harding la raison de la sympathie qui l’attirait vers ce jeune homme, il eût été fort embarrassé pour répondre. Elle prenait, sans aucun doute, naissance dans des allures distinguées peu en rapport avec de modestes vêtements, et surtout dans la pensée qu’il avait devant les yeux un étranger isolé, loin de sa patrie, sans amis, peut-être – l’image de ce qu’il serait bientôt lui-même.
Il lui aurait bien adressé la parole. Mais la réserve hautaine empreinte sur la physionomie de l’inconnu, sa connaissance imparfaite de la langue anglaise, en même temps que la crainte de voir, mal interpréter des avances toutes spontanées empêcha l’enfant des Chiltern de laisser percer son intérêt autrement que par ses regards.
Henry avait à peine été honoré d’un coup d’œil. Sa tournure aristocratique, ses habits d’une coupe irréprochable, le firent probablement confondre avec certains gentilshommes échappés à demi ivres du Casino voisin. L’étranger crut, sans doute, qu’une telle compagnie ne pouvait lui convenir ; aussi se hâta-t-il d’achever ses huîtres, de les payer et de sortir de l’établissement.
Henry le vit s’éloigner avec chagrin. C’était la première figure sympathique qu’il eût encore aperçue à Londres ; la reverrait-il jamais ? Ce serait presque un miracle dans cette immense fourmilière qui s’appelle Londres. Lui-même ne devait-il pas bientôt s’éloigner de la métropole, perdant ainsi toute chance d’une nouvelle rencontre ? Secouant la tête, comme pour chasser ces pensées, il paya à son tour la consommation et reprit le chemin de son domicile.
La nuit était sombre, et une fois dégagé du cercle impudique dont le Casino d’Holborn est le centre, il ne rencontra plus une âme et marcha rapidement vers Essex-Street où se trouvait son hôtel.
Il allait entrer dans le massif passage couvert qui longe Lincoln-Square et qui est toujours imparfaitement éclairé, lorsque, dans la pénombre, il vit se profiler les silhouettes de trois hommes dont l’un, apparemment ivre, était secouru par les deux autres.
Il aurait volontiers évité ce groupe, mais, déjà engagé sous la voûte, il ne voulut pas revenir sur ses pas et continua son chemin. En approchant, il vit que l’ivrogne était tout à fait insensible ; ses jambes lui refusaient absolument leur service, et sans l’aide de ses compagnons il se serait affaissé sur le sol comme une masse inerte. Le groupe était immobile et ne montrait aucune disposition à avancer. Peut-être les hommes avaient-ils fourni une longue course depuis leur dernière station à l’estaminet et éprouvaient-ils le besoin de se reposer.
Ce n’était pas l’affaire de Henry et il se décida à s’éloigner sans s’interposer ; l’ignoble apparence de l’un des deux individus à jeun, qui détourna un moment vers lui son visage, lui eût, d’ailleurs, conseillé la plus prudente abstention. Il passa outre. Quand il fut à quelques pas, un indéfinissable sentiment de curiosité lui fit tourner la tête. La face d’un homme si abominablement ivre ne pouvait être qu’un curieux spectacle.
Le trio se trouvait placé par hasard près de l’un des rares réverbères suspendus dans la voûte. Cette lueur indécise, tombant diagonalement sur l’ivrogne, éclaira des traits dans lesquels Henry reconnut immédiatement ceux du jeune homme qui occupait obstinément son esprit.
Poussant un cri de surprise, il se retourna et s’élança vers le trio.
– Qu’est-ce là ? dit-il d’un ton impérieux. Cet homme est ivre ?
– Saoul comme Bacchus, répondit un des individus à mine patibulaire. Nous lui f’sons la conduite. V’là une heure au moins qu’nous sommes attelés après sa carcasse.
– En vérité !
– Vrai, m’sieu. Il a bu un coup d’trop, comme vous voyez. C’est un ami, et nous ne voulons pas qu’la rousse l’emmène au poste.
– Certes, vous ne vous en souciez pas ! répondit ironiquement le rejeton de Beechwood-Park, qui avait compris la nature de l’inertie de l’étranger. C’est bien aimable à vous. Mais je suis, moi aussi, un ami ; je me charge du pauvre homme, enchanté de vous soulager de la peine que vous avez prise jusqu’ici. Est-ce convenu ?
– Convenu ! Du diable ! Qu’entendez-vous par là ?
– Ceci ! hurla Henry, incapable de maîtriser davantage son indignation. Ceci ! répéta-t-il, en brandissant sa lourde canne du Buckinghamshire qui s’abattit sur la tête d’un des vauriens. Et ceci ! s’écria-t-il une troisième fois, tandis que la massue descendait sur le crâne du second et que, tous trois, rouleurs et roulé, s’aplatissaient sur le trottoir.
Dans ce quartier de Londres, il n’existe aucun lieu de refuge. Les postes de police y sont rares ; il en résulte que les rondes des gardes de nuit s’accomplissent sur un rayon très-limité. Par le plus grand des hasards, un policeman, passant dans Queen-Street, entendit le bruit de la lutte et s’engouffra sous la voûte au moment où Henry venait d’accomplir son exploit de bâtonniste.
Il aida le jeune homme à s’assurer des deux voleurs et à leur reprendre les dépouilles opimes enlevées à leur victime, qui se remettait peu à peu de l’anesthésie causée par une forte dose de chloroforme. On se rendit ensuite de compagnie au poste le plus voisin. Tandis qu’on mettait les étouffeurs sous les verrous, l’étranger, placé dans un cab, fut conduit par Henry à son domicile et ne se sépara de son sauveur qu’après en avoir obtenu la promesse d’une visite pour le lendemain.