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Sur la route conduisant à la Ville éternelle, en coupant ce qu’on nomme la campagne de Rome (la Campagna), suivons un jeune homme qui se dirige vers la contrée montagneuse où viennent aboutir les contreforts des Apennins.
Ce n’est pas un Italien. Une belle figure ouverte, des joues rusées, caressées par les boucles d’une riche chevelure châtain doré, des formes presque herculéennes, des allures décidées, un pas ferme et agile, tout dénote un enfant du Nord, un Anglo-Saxon.
À l’album placé sous son bras, à la palette passée sous son pouce gauche et escortée d’une demi-douzaine de brosses, on reconnaît un peintre en quête d’un modèle.
Rien, ni dans son costume ni dans les attributs de sa profession, n’était susceptible d’attirer l’attention. Dans la campagne de Rome, un artiste est une entité qu’on est souvent exposé à rencontrer, moins rarement cependant qu’un bandit.
Si quelque passant arrêtait ses regards sur le jeune homme, c’était uniquement pour remarquer qu’il ne s’agissait que d’un étranger, d’un Inglese, et pour s’étonner peut-être qu’il s’aventurât ainsi dans la montagne au lieu de se contenter des faciles plaisirs qu’offrent abondamment les cabarets et les auberges de la Ville éternelle.
La nationalité du peintre ne pouvait être douteuse pour personne, moins encore pour le lecteur qui a, sans aucun doute, reconnu notre héros, Henry Harding.
On sait déjà pourquoi il se trouvait en Italie. Abandonné, à Londres, à ses seules ressources, trop fier pour réclamer sa place au foyer paternel, froissé du refus opposé à sa dernière requête, il était, sous les auspices de son ami Luigi, résolument entré dans la carrière des arts.
Il n’avait pas inutilement barbouillé de la toile. Ses progrès, on peut dire ses succès, l’avaient décidé à suivre le conseil de son ami et à compléter ses études sous le beau ciel de l’Italie, au milieu des ruines sublimes de la ville aux sept collines. Pour vivre, il n’avait que son pinceau. En avait-il, au moins, tiré un parti profitable ? À cette question, le délabrement de ses vêtements et de ses chaussures répondait avec une mélancolique éloquence.
Où allait-il ? Il s’était déjà avancé assez loin pour perdre presque de vue la Ville éternelle et les monuments dont les ruines ne subsistent que pour en mieux attester la décadence. Ces ruines n’étaient-elles pas le modèle dont l’étude devait perfectionner son talent ? Certes ; mais il en avait fini avec elles. Il les avait reproduites l’une après l’autre, arcs et palais, sculptures et fresques, Capitole et Colysée, jusqu’à ce que sa tête et sa main se fussent lassées. Maintenant, il venait à la montagne se retremper à la source pure de la nature, et jeter sur la toile, arbres, rochers, torrents, noyés dans les flots d’or d’un soleil italien.
C’était sa première excursion dans la campagne. Il avait cru inutile de s’embarrasser d’un guide et se contentait de s’informer, de temps à autre, du chemin de Val-d’Orno, petite ville nichée dans la montagne, non loin de la frontière napolitaine. Il portait au syndic de cette ville une lettre de son fils, lequel n’était autre que Luigi Torreani. Mais le principal but de son voyage était de trouver quelque motif de tableau. Bien des fois déjà il avait été tenté de s’arrêter et de se mettre à l’œuvre, chaque tournant de route présentant un séduisant paysage, chaque paysage un sujet d’étude.
Mais il pensa que ces paysages se trouvaient trop près de la ville pour n’avoir pas été déjà maintes fois reproduits ; quant aux paysans, il pouvait les esquisser en tout temps, dans les rues mêmes de Rome et dans tout le pittoresque de leur costume.
Il poursuivit donc sa marche vers des collines boisées qu’il voyait se profiter sur l’horizon. Avant la fin du jour il les avait atteintes et escaladait péniblement la rampe escarpée d’un ravin dont chaque déchirure lui offrait d’admirables points de vue.
Après avoir frugalement dîné de quelques provisions contenues dans son sac et fumé sa pipe de Kummer, Henry, luttant contre la fatigue du voyage, se disposa à peindre l’un des plus beaux couchers du soleil qu’il eût encore vus. La composition du tableau ne demandait aucun effort d’imagination ; arbres touffus, rochers fantastiques, torrents écumants, magiques effets de clair-obscur, l’artiste avait tout sous les yeux.
Mais le paysage manquait de vie ; pour l’animer, il aurait fallu quelques figures d’hommes ou d’animaux.
– Ah ! s’écria-t-il tout haut, il me faudrait ici des brigands, Je voudrais en avoir cinq ou six à placer sur les premiers plans. Ce serait une peinture d’après nature comme on n’en aurait jamais fait. Quel tableau ! Quel succès ! Je donnerais…
– Combien ? répondit une voix qui semblait sertir des rochers. Que donneriez-vous, monsieur le peintre, pour avoir ce dont vous parlez. Si vous êtes raisonnable, je pourrai bien vous fournir ce que vous demandez.
L’homme qui prononçait ces paroles surgit du milieu des buissons, s’avança d’un pas lent et mesuré et s’arrêta sur la petite plate-forme de rochers où l’artiste avait dressé son chevalet.
Henry se retourna, frappé d’étonnement d’abord, puis d’admiration. Au point de vue de l’art, il ne pouvait désirer mieux. Devant lui se dressait une statue revêtue de velours de couleur, avec une ceinture de soie autour des reins, un feutre emplumé sur l’oreille, une courte carabine sur l’épaule. – Deux taches originelles déparaient cependant ce beau idéal du brigand et le différenciaient du type héroïque que nous sommes habitués à voir sur la scène. Une large face saxonne et un langage empreint du plus pur accent du comté de Somerset ne pouvaient permettre de prendre le nouveau venu pour un compatriote de Mazzaroni ou de Fra-Diavolo.
Ce double certificat d’origine était même tellement caractérisé que, n’eût été le costume, Henry Harding aurait pu se croire dans sa patrie, en présence d’un individu rencontré déjà auparavant.
– Vous voulez peindre des brigands, n’est-ce pas ? Eh bien, vous avez de la chance. La troupe n’est pas loin, je vais la faire venir. Holà ! Capitaine ! s’écria le gentilhomme de grand chemin, en italien, cette fois, par ici ! Vous pouvez vous présenter. Ce n’est qu’un pauvre diable de barbouilleur. Il désire faire votre portrait. Je suppose que vous n’y avez pas d’objection ?
Avant que le peintre eût eu le temps de répondre un mot ou d’enlever ses instruments de travail, la terrasse qui lui servait, en ce moment, d’atelier, se couvrit d’individus, tous si pittoresquement vêtus, que s’ils se fussent trouvés au Corso, ou dans tout autre lieu placé sous la protection immédiate de la police, il aurait éprouvé le plus grand bonheur à les reproduire sur la toile dans les détails les plus minutieux.
Pour le présent, toute idée artistique s’évanouit de son esprit. Il était bel et bien environné de bandits.
Essayer de leur échapper, il n’y fallait pas songer. Il y en avait partout, devant et derrière lui, au-dessus de sa tête et sous ses pieds. Eût-il été même plus léger à la course qu’aucun de la bande, un coup de la carabine que chacun d’eux portait en bandoulière, aurait immédiatement arrêté sa fuite. Il n’avait d’autre alternative qu’une philosophique résignation.