Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE XVI La Rançon.

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CHAPITRE XVI

La Rançon.

Si l’homme qui avait interrompu le travail du peintre n’offrait pas le type classique du bandit de théâtre, il en était un autre qui le représentait avec une parfaite exactitude. Il se tenait un peu en avant de ses compagnons ; sa physionomie, ses allures, ses gestes, tout en lui indiquait une autorité non contestée. Il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était le chef.

 

Ses vêtements, à peu près semblables, pour la coupe et la façon, à ceux de ses séides, en différaient par la beauté de l’étoffe ; la peluche était remplacée par le plus beau velours de soie. Ses armes étincelaient de pierres précieuses et une boucle en diamants retenait la plume de son chapeau calabrais. Véritablement Romain par le galbe de son visage, il avait le nez hardiment aquilin, le menton carré et proéminent, et cette large mâchoire ovale, signe infaillible de détermination.

 

Il aurait paru beau, sans l’expression de férocité presque bestiale qui brillait dans ses yeux noirs comme du charbon, et qui déparait l’ensemble de sa physionomie.

 

Il y eut quelques instants de silence. Le premier brigand s’était perdu dans les rangs de ses compagnons qui attendaient, immobiles, que le chef prit la parole ou entamât l’action.

 

Ce dernier tenait ses yeux fixés sur le jeune peintre et le parcourait insolemment des pieds à la tête. Cet examen ne sembla le satisfaire que médiocrement. Il ne pouvait, en effet, exister un bien riche butin dans les poches de ces vêtements usés jusqu’à la corde, et ce fut avec une assez laide grimace et d’un ton méprisant qu’il laissa tomber de ses lèvres le mot :

 

– Artista ?

 

– Si signore, répondit allègrement le peintre. À votre service. Désirez-vous votre portrait ?

 

– Mon portrait ! Diavolo ! Je me moque de vos crayons et de vos couleurs, signor peintre. J’eusse mieux aimé mettre la main sur un colporteur muni d’une malle bien garnie. Voilà ce qu’il nous faut, à nous autres, et non des barbouillages. Vous êtes de la ville ? Comment êtes-vous venu jusqu’ici ?

 

– Sur mes jambes, répliqua le jeune Anglais, pensant que dans sa situation il ne risquait rien, au contraire, à exagérer son intrépidité naturelle.

 

– Cospetto ! Je le crois sans peine, à voir vos chaussures écalées. Mais assez de bavardages ! Qu’avez-vous dans vos poches ? Un ou deux écus, je suppose. Vous n’êtes pas assez pauvre pour ne pas même posséder cette misérable somme. Combien, signor ?

 

– Trois écus.

 

– Donnez-les.

 

– Volontiers. – Les voici.

 

Le brigand prit les pièces d’argent avec autant de nonchalance que s’il les avait reçues en payement d’un service rendu.

 

– Est-ce tout ? demanda-t-il en lançant à l’artiste un autre coup d’œil scrutateur.

 

– Tout ce que j’ai sur moi.

 

– Mais à la ville ?

 

– Un peu plus.

 

– Combien ?

 

– Environ quatre-vingts écus.

 

– Corpo di Bacco ! C’est une somme ronde ! Où est-elle déposée ?

 

– À mon logis.

 

– Votre hôte peut la prendre ?

 

Oui, en brisant ma valise.

 

– Bien. Écrivez-lui pour lui ordonner de forcer votre malle et de vous envoyer l’argent. Du papier, Giovanni ! Ton encrier, Giacomo. Allons, signor artista, écrivez.

 

Comprenant linutilité de toute résistance, le peintre obéit.

 

– Attendez ! s’écria le brigand en lui posant la main sur le bras. Vous devez avoir autre chose que de l’argent. Vous autres, Ingleses, vous trimbalez sur les routes toutes sortes de choses. Comprenez-les dans la lettre.

 

– Tout cela ne vous enrichira guère. Un autre habillement complet à peine meilleur que celui que vous me voyez sur le dos. Une quarantaine d’études non terminées, qui n’auraient aucun prix pour vous, quand même elles auraient reçu le dernier coup de pinceau.

 

– Ha ! Ha ! Ha ! dit le brigand en se laissant aller à un accès d’hilarité que partagèrent ses compagnons. De quelle pénétration vous êtes doué ! Que vous comprenez bien nos goûts ! Gardez vos tableaux, signor artista, et aussi vos vieux habits. Nous n’en saurions que faire. Mentionnez seulement les écus.

 

Le peintre reprit la plume.

 

– Attendez encore ! s’écria le chef. Vous avez des amis à la ville. Quelle faute de n’y pas songer ! Ils seront charmés de contribuer au payement de votre rançon.

 

– Je ne possède pas un ami à Rome ; au moins pas un qui consentit à payer cinq écus pour me tirer de vos griffes. – Bah ! vous plaisantez, signor.

 

– Je vous dis l’exacte vérité.

 

– S’il en est ainsi ! dit le brigand… Nous le verrons bien ! ajouta-t-il après une seconde de réflexion. – Écoutez, signor peintre, si ce que vous dites est vrai, vous pourrez coucher ce soir chez vous. Sinon, vous passerez la nuit dans la montagne, et peut-être sans vos oreilles. Vous comprenez ?

 

– Trop bien, malheureusement.

 

– Buono ! Buono ! Encore un mot d’avertissement. Faites bien attention à ce que vous allez écrire. Le messager qui portera votre lettre s’informera de tout ce qui vous concerne, même de la qualité de vos vêtements et de vos esquisses. Si vous avez des amis, il les trouvera, sinon, il le saura. Et, par la Vierge ! si j’apprends que vous vous êtes joué de nous, gare à vos oreilles, signor !

 

– Ainsi soit-il. J’accepte vos conditions.

 

– C’est bien ! Écrivez !

 

La lettre, écrite, pliée, cachetée avec un morceau de poix et adressée au patron de l’hôtel où le jeune Anglais avait établi son atelier, fut confiée à un membre de l’estimable corporation. Ce dernier, qui portait le costume de paysan de la Campagna, s’empressa de prendre le chemin de la Ville éternelle.

 

Après avoir abattu le chevalet temporaire dressé par notre artiste et lancé dans le torrent l’étude qu’il avait commencé à esquisser, les brigands commencèrent à escalader la montagne, accompagnés de leur prisonnier. Les idées de Henry n’étaient rien moins que riantes et il envisageait avec une certaine mélancolie l’hospitalité qui pouvait lui être réservée.

 


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