Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE XVII Désagréable reconnaissance.

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CHAPITRE XVII

Désagréable reconnaissance.


Le lecteur sera surpris peut-être de voir le jeune Anglais accepter son arrestation avec un si merveilleux sang-froid. Tomber entre les mains de bandits italiens, renommés pour leur férocité, n’est pas un léger accident. Et cependant Henry Harding semblait en prendre fort aisément, son parti.

 

Cette apparente résignation s’explique aisément. En tout autre temps, Henry aurait, non seulement été contrarié de sa captivité, mais encore il en eût sérieusement redouté les conséquences. En ce moment, ses chagrins moraux l’empêchèrent de la considérer autrement que comme la plus ordinaire des mésaventures.

 

La blessure que lui avait causée la rigueur paternelle s’envenimait de jour en jour ; mais moins encore que celle portée par la douce main de Belle Mainwaring.

 

Torturé par les cruels ressouvenirs du passé, il s’inquiétait moins de son présent et de son avenir.

 

Il y eut même une époque où il aurait recherché une semblable distraction, bien loin de l’éviter ou de la craindre pendant les premières semaines qui suivirent son expatriation. Douze mois s’étaient déjà écoulés et un travail opiniâtre l’avait ; dans une certaine mesure, soulagé. Peut-être l’absence avait-elle été plus souveraine que l’étude de son art pour lequel il n’éprouvait pas une passion bien fanatique. Car on ne pouvait le ranger au nombre de ces enthousiastes sans cesse à la piste de l’inspiration. Le hasard seul lui avait fait choisir cette profession comme la seule susceptible de lui procurer son pain de chaque jour – le hasard, aidé, en partie par un goût naturel, en partie par des études antérieures remontant aux jours de son enfance.

 

Jusqu’ici, la peinture avait réalisé ses modestes espérances et l’avait mis à même de visiter Rome. Là, l’ambition était née ; et il avait encore réussi, non pas seulement à se perfectionner dans son art, mais encore à adoucir, sinon à éteindre le souvenir de ses infortunes.

 

Ce souvenir était encore assez aigu pour le rendre indifférent à ce qui pouvait lui advenir. D’où son étrange attitude devant les bandits.

 

La troupe gravissait la montagne par une de ces exécrables routes si communes dans les États de l’Église et certainement mieux entretenues au temps de César que de nos jours.

 

Henry s’inquiétait peu de l’endroit où on le conduisait ; à quelque clairière de forêt, sans doute, ou vers un excavation de la montagne, convertie en caverne de brigands.

 

La vue d’un lieu semblable piquait sa curiosité. Peut-être songeait-il que sa situation présente lui permettrait, un jour ou l’autre, de reproduire d’après nature un bivouac de brigands.

 

Quelle ne fut pas sa surprise en apercevant un assez gros village ; et, bien plus, en voyant les brigands l’aborder résolument. Sa surprise se changea en stupéfaction quand les brigands, se débarrassant de leurs carabines, les appuyèrent contre les murs des maisons et se livrèrent à des préparatifs indiquant clairement leur intention de passer la nuit en cet endroit.

 

Les paysans ne semblaient éprouver aucune crainte des nouveaux venus, au contraire. Plusieurs d’entre eux vinrent partager les libations des bandits, tandis que quelques femmes encourageaient les rudes agaceries dont elles étaient l’objet, loin de les repousser. Le curé du village lui-même vaquait de groupe en groupe, distribuant force signes de croix et bénédictions, que les brigands payaient en monnaie sonnante enlevée, sans doute, de la poche de quelque infortuné voyageurs, recouvert, peut-être, de la même robe sacrée.

 

C’était là certainement une scène de la plus haute originalité, bien digne d’intéresser un étranger, surtout un artiste ; et d’effacer, pour un temps, de son esprit le sentiment de sa captivité.

 

On le réveilla quand vint la nuit. Jusque-là, les bandits n’avaient pas cru devoir prendre la précaution de l’attacher. La résignation avec laquelle il avait accepté son sort et son apparente indifférence, quant aux suites de sa capture, les avaient convaincus qu’il ne ferait aucune tentative pour s’échapper. Le chef s’en inquiétait peu, d’ailleurs. Avant que son prisonnier eût pu arriver à Rome, le faux paysan aurait visité son logement et dépouillé sa malle de son contenu. Les écus, dans tous les cas, seraient raflés, et les brigands, à vrai dire, ne comptaient guère sur d’autres dépouilles opimes. Il n’était pas supposable que quelque riche ami payât rançon ; la misérable garde-robe du peintre suffisait seule à repousser cette hypothèse.

 

Ce fut donc plutôt pour obéir à l’usage que pour toute autre raison que les bandits résolurent de l’attacher pendant la nuit ; et au moment où le soleil plongeait dans la mer Tyrrhénienne, des hommes munis de cordes s’approchèrent de l’artiste.

 

Dans l’un d’eux, Henry reconnut le brigand qui, le premier, l’avait abordé sur la plate-forme. Il n’avait oublié ni les quelques mots échangés, ni l’idiome dans lequel ils avaient été prononcés. C’était de l’anglais ; le bandit devait donc être un compatriote, ce que démontraient, d’ailleurs, jusqu’à l’évidence, un teint blanc, des cheveux blonds, une large face bovine, offrant le plus singulier contraste avec les traits anguleux et la peau bronzée de son entourage.

 

Quoique très-étonné, d’abord, de rencontrer un compatriote en semblable compagnie et revêtu d’un costume de fantaisie si différent du grossier surtout que l’homme avait évidemment porté autrefois, Henry avait cessé d’y songer. Depuis leur rencontre, il ne l’avait plus revu. Ce brigand semblait l’un des moins considérés de la bande ; selon l’apparence ; il ne devait figurer en première ligne que par ordre et, depuis la capture de l’artiste, ses services n’avaient pas encore été mis en réquisition.

 

Sa physionomie faisait immédiatement rêver de potence ; et il se présentait précisément armé d’un rouleau de chanvre, l’intermédiaire probable de son passage dans l’éternité. Il se planta devant l’artiste et déroula froidement sa corde.

 

C’était la première fois que Henry se trouvait exposé à une semblable humiliation. Pour tout Anglais, l’idée d’être garrotté emporte avec elle quelque chose de dégradant. Qu’on juge de ce que devait éprouver un jeune homme, tout récemment encore héritier présomptif de plus d’un million et qui n’avait jamais été soumis à de plus graves punitions que celles qu’édictent les règlements des collèges d’Eton et d’Oxford !

 

Tout d’abord, Il se refusa énergiquement à se laisser lier les poignets, protestant que cette rigueur était parfaitement inutile, qu’il n’avait aucune intention de fuite et qu’il attendrait tranquillement le retour du messager. Il ajouta que les brigands lui avaient promis la liberté à des conditions qu’il observerait, pour sa part, et qu’il comptait les voir observer eux-mêmes.

 

– Des conditions ! répliqua brutalement le bandit en continuant à développer sa corde. Çà ne nous regarde pas ; notre affaire est de vous ficeler ; c’est l’ordre du capitaine.

 

À ces ordres il se mit en devoir d’obéir.

 

Le cas semblait désespéré. Henry crut cependant devoir faire appel aux sentiments d’un compatriote.

 

– Vous êtes Anglais, dit-il du ton le plus conciliant. Je l’ai été, répondit brusquement le bandit.

 

– J’espère que vous l’êtes encore.

 

– Vraiment ! Eh ! que vous importe ?

 

– Cest que je le suis moi.

 

– Qui diable vous dit le contraire ! Me prenez-vous pour un imbécile ? Vous imaginez-vous que je ne m’en sois pas aperçu à votre figure et à votre damnée langue que j’espérais bien ne plus entendre parler.

 

– Allons mon brave garçon ! Il n’arrive pas souvent qu’un Anglais

 

– Fermez votre bec et ne me traitez pas de brave garçon. – Vos mains, vite, ma corde est prête. – Et puisque vous êtes Anglais, je vais serrer de la bonne façon. Dieu me damne si j’y manque !

 

Voyant qu’il chercherait en pure perte à attendrir le misérable renégat et que la résistance n’aurait pour résultat que des mauvais traitements, le jeune homme tendit ses mains.

 

Le bandit s’en saisit par les poignets et commença à les garrotter de manière à les ramener derrière le dos.

 

À ce moment, ses yeux se fixèrent sur la main gauche dont le petit doigt portait une grande cicatrice longitudinale ; il laissa échapper les deux mains comme si elles eussent été des barres de fer rouge et fit un bond en arrière en poussant un cri d’étonnement mêlé de joie maligne.

 

La surprise du prisonnier, à ce mouvement subit, se transforma bientôt en stupéfaction. Dans le brutal brigand qu’il avait devant les yeux il reconnut le garde-chasse, le contrebandier, l’assassin. – Doggy Dick, en un mot.

 

– Ho ! ho ! s’écria Doggy Dick en gambadant sur place comme s’il était devenu fou par l’annonce d’un bonheur inespéré ; ho ! ho ! Est-ce vous, maître Henry Harding ? Qui se serait attendu à vous rencontrer ici, dans les montagnes d’Italie, et avec un si pauvre habit sur le dos ! Vous étiez bien plus fringant dans les Monts Chiltern. Dites, que sont donc devenus le vieux général et sa superbe propriété – le parc, les fermes, les bois, les réserves et les faisans ? Ah ! les faisans ! Vous vous les rappelez, n’est-ce pas. – Je m’en souviens, moi, et je m’en souviendrai toujours.

 

En disant ces mots, une grimace diabolique crispa les traits du renégat.

 

– C’est Nigel, votre doux frère, qui a tout, n’est-ce pas, parc, fermes, bois, réserves, faisans et aussi, j’en jurerais, cette jolie poupée qui vous tenait tant au cœur, maître Henry. Elle n’est pas fille à prendre un homme vêtu d’un si pauvre habit ! Vrai, on dirait qu’il sort de la boutique d’un prêteur sur gages.

 

Jusque-là, Henry avait accueilli avec un méprisant silence cette expansion de venin. Mais à ces deniers mots, le sang des Harding qui bouillait dans ses veines fit irruption et sa physionomie prit une expression terrible. Doggy Dick comprit qu’il était allé trop loin, et qu’avant de provoquer ainsi le fils du général, il aurait , tout au moins, prendre la précaution de lui lier les mains.

 

Il sentit sa faute et pensa à faire retraite. Malheureusement pour lui, il était trop tard. Avant qu’il eût pu faire un pas, la main gauche de Henry lui serrait la gorge tandis que la droite s’abattait sur son crâne. Le renégat roula sur le sol comme un bœuf sous la masse du boucher.

 

À cette vue, tous les bandits sautèrent sur leurs pieds et, suivi de leurs compagnons de bouteilles, se pressèrent en hurlant autour du jeune homme.

 

Saisi par une dizaine de vigoureux gaillards, Henry fut, en un instant, renversé et garrotté des pieds à la tête ; puis roué de coups dans ses liens, aux applaudissements des jeunes filles du village qui semblaient se réjouir de ce triomphe de la force brutale sur l’innocence persécutée.

 


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