Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE XVIII Sympathie.

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CHAPITRE XVIII

Sympathie.


Cette scène de sauvagerie avait cependant un témoin compatissant. Il est presque superflu d’ajouter que c’était une femme, car le village ne comptait pas un seul homme qui eût osé prendre parti contre les brigands. Pendant leur séjour, ces derniers se considéraient, avec raison, comme complètement maîtres de la place ; leur autorité n’était guère moins absolue quand ils en étaient éloignés. Leur repaire se trouvait dans le voisinage et ils pouvaient, au premier moment, envahir le village et le livrer au pillage et à la destruction.

 

La femme dont le cœur sympathisait avec les souffrances du jeune Anglais était encore une jeune fille ; et bien que le syndic du bourg fût son père, elle ne pouvait rien pour le sauver de ses persécuteurs. L’autorité intermittente même de son père eût été, en ce moment, déployée en pure perte ; elle devait renfermer en elle-même tous ses sentiments.

 

Debout sur le balcon de ce qui semblait être la plus belle maison du village, elle présentait un type que l’on ne rencontre que dans la campagne de Rome – une combinaison de toutes ces grâces classiques que nous associons dans notre esprit avec les jours de Lucrèce. Beauté splendide, unie à une physionomie reflétant la plus parfaite pureté virginale ; et, pour compléter l’analogie, au-dessous d’elle, une rue pleine de Tarquins.

 

Elle semblait un agneau solitaire au milieu d’une agglomération de loups, sous la garde sénile de son père et du curé du village – de la loi et de l’Église, toutes deux en pleine décadence parmi cette population viciée jusqu’à la moelle.

 

Cette jeune fille offrait, avec son entourage, un contraste tellement apparent que le jeune Anglais ne pouvait manquer d’en être frappé.

 

Depuis le retour de la bande, elle n’avait pas bougé du balcon ; et comme ce balcon n’était pas éloigné du lieu où les brigands avaient permis à l’artiste de s’asseoir, le jeune homme avait pu l’examiner à son aise et noter tous ses mouvements.

 

Il remarqua qu’on ne l’abordait pas de la même façon que les autres filles du village ; mais des coups d’œil luxurieux la forçaient souvent à baisser la paupière et des plaisanteries grossières bruissaient tout près de ses oreilles.

 

Ses regards s’étaient maintes fois portés sur le prisonnier qui crut y lire une sympathique compassion. Cette pitié pouvait n’avoir pour objet que sa déplaisante situation ; au moins s’exprimait-elle d’une fort agréable manière.

 

En considérant cette Italienne au teint doré par le soleil, il songea à Belle Mainwaring ; mais jamais, depuis son exil volontaire, le ressouvenir n’avait été moins amer.

 

Peu à peu, il se sentit envahir par un étrange soulagement moral qu’il attribua uniquement à l’humiliation causée par sa captivité – à un chagrin présent chassant un chagrin passé.

 

Quelque chose lui dit que cet apaisement pourrait bien n’être pas temporaire. Il n’aurait su expliquer pourquoi. Seulement il sentait que s’il lui était permis de plonger assez longtemps ses yeux dans ceux de cette vierge romaine, il pourrait penser à Belle Mainwaring avec calme – et, peut-être, l’oublier tout à fait.

 

Pendant cette heure de captivité, il se sentit plus heureux qu’il ne l’avait été pendant les deux dernières années de sa vie de liberté. En contemplant la magnifique statue vivante qui semblait poser exprès pour lui, il s’inspira plus, en une heure, qu’il ne l’avait fait en étudiant toutes les sculptures de la Ville éternelle.

 

Ce bonheur naissant n’était cependant pas exempt d’inquiétude. Henry remarqua que la jeune fille ne le regardait qu’à la dérobée. Aussitôt que leurs yeux se rencontraient, elle détournait rapidement les siens.

 

Ce naïf mouvement de pudeur aurait rempli son cœur d’une joie profonde, s’il n’en avait bientôt découvert la cause. La jeune fille était soigneusement observée, non pas par son père, ce qui eût peu inquiété Henry, mais par le chef des bandits qui, la coupe en main, assis en dehors de la petite auberge, tenait ses yeux rivés sur la maison du syndic. Sous la persistance de ces regards, la jeune fille parut mal à l’aise et quitta le balcon. Le bruit de la lutte entre le prisonnier et les brigands l’y ramena.

 

Tout en se débattant, Henry ne cessait de la regarder ; ses yeux ne la quittèrent pas quand il fut garrotté et tandis que les coups pleuvaient sur lui. Le sentiment de son humiliation, celui même de la douleur s’effacèrent devant le coup d’œil qu’elle lui lança et qui semblait lui dire : Courage et résignation ! Si je le pouvais, je descendrais du balcon, je me jetterais au milieu de vos bourreaux pour vous arracher de leurs mains ; mais la moindre marque d’intérêt de ma part serait le signal de votre mort.

 

C’est ainsi, qu’il traduisit l’expression qui, pendant un instant trop court, illumina la physionomie de la jeune fille, et il en ressentit, à la fois, une grande joie et une profonde douleur.

 

La nuit vint. À mesure que s’épaississait l’obscurité, la gracieuse image de la « Vierge en Balcon » se faisait de moins en moins distincte et finit par se confondre avec les ténèbres.

 

Les bandits étaient entrés dans l’auberge avec les plus dégourdies des beautés villageoises.

 

Il en sortit bientôt des sons d’instruments à cordes, violes et mandolines, accompagnés de trépignements, d’éclats de voix, de cliquetis de verres, de malédictions et de querelles, l’une desquelles se termina dans la rue à coups de stylets.

 

De la place où on l’avait laissé, solidement garrotté, le jeune Anglais ne perdait aucun des détails de cette orgie. Il n’était pas seul, d’ailleurs ; les brigands le surveillaient avec un soin bien différent de leur négligence antérieure.

 

Ce contraste ne pouvait manquer de frapper le prisonnier. Son étonnement redoubla lorsque, à une heure avancée de la nuit, le chef, sortant en titubant de l’auberge escorté par sa danseuse, donna, au milieu des hoquets et des blasphèmes, l’ordre de faire bonne garde ; ajoutant que si, le lendemain matin, les sentinelles ne lui représentaient pas la personne du captif, il les ferait impitoyablement fusiller.

 

Henry reconnut bientôt que ce n’était pas là une vaine menace lancée sous l’influence de l’ivresse ; car aussitôt que le chef eût disparu, ses deux gardiens vinrent examiner ses liens et resserrer les cordes qui s’étaient relâchées ; ils en ajoutèrent même de nouvelles par surcroît de précaution.

 

Grâce à leur adresse, conséquence naturelle d’une longue habitude, le prisonnier fut bientôt mis dans l’impossibilité absolue de s’échapper, eût-il été disposé à le tenter.

 

Et, à ce moment, Henry aspirait à la liberté plus vivement que jamais. Les injonctions rigoureuses du chef, minutieuses précautions prises par les sentinelles, avaient éveillé dans son esprit une certaine appréhension. Se serait-on donné autant de mal pour une seule nuit de captivité, si l’on avait eu l’intention de le congédier le lendemain ?

 

De plus, le messager envoyé à la ville était de retour. Henry l’avait vu entrer dans l’auberge pendant le bal, et, sans nul doute, le chef était en possession de ses quatre-vingts écus. Ce n’était donc pas cette rançon qu’il attendait pour lui rendre la liberté.

 

Sa captivité devait-elle avoir un second chapitre ? Quelque cruelle torture lui était-elle réservée, en raison de l’incident survenu avant qu’il eût été garrotté ? Le coup porté à Doggy Dick pouvait être considéré comme une insulte faite à la bande tout entière ; et bien que le renégat fût fort peu estimé par ses compagnons, peut-être possédait-il assez d’influence pour les pousser à le venger.

 

Le changement de conduite des bandits envers leur prisonnier ne pouvait, raisonnablement, être attribué à une autre cause. C’est, au moins, ce que pensait Henry, et il déplora son mouvement de colère.

 

Il se serait épargné ces regrets s’il avait connu le véritable motif du traitement qui lui était infligé. Le prolongement de sa captivité avait une origine beaucoup plus sérieuse que la haine que lui portait Doggy Dick, soit en raison du châtiment mérité qu’il venait de recevoir, soit pour des faits d’ancienne date. Il résultait d’un plan susceptible, non seulement de ravir pour longtemps à Henry sa liberté, mais peut-être de lui coûter la vie.

 

Quoiqu’il s’attendit à une sévère punition de la part des brigands, il ne se croyait exposé à aucun de ces périls ; et si, pendant de longues heures, il demeura éveillé, ce fut moins à cause de la préoccupation du châtiment prévu que par suite de la douleur que lui causaient les cordes trop fortement serrées autour de ses membres.

 

En dépit de ces douleurs, en dépit même de la dure couche sur laquelle il reposait et qui n’était autre que le cailloutis de la rue, le sommeil finit cependant par clore ses paupières. Il dormit profondément jusqu’au moment où le chant des coqs et un vigoureux coup de pied appliqué par un de ses gardiens vinrent le rappeler au sentiment de sa situation.

 


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