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Dès le point du jour, les brigands se mirent en marche. Le village où ils avaient passé la nuit, n’était pas un de leurs lieux de refuge. Ils y passaient, à l’occasion, un jour ou deux pour se reposer ou se réjouir ; mais un séjour prolongé aurait pu les exposer à une surprise de la part des troupes pontificales, quand celles-ci se trouvaient, par hasard, sur l’alerte, ce qui n’avait lieu qu’à la suite de quelque crime insolite et exigeant une répression exemplaire.
C’était précisément le cas en ce moment. Le messager chargé de vider la malle du pauvre artiste en avait apporté nouvelle. Aussi les bandits s’étaient-ils empressés de décamper.
Les villageois, en s’éveillant, purent se féliciter mutuellement d’être débarrassés de leurs dangereux hôtes. Quelques-uns cependant se chagrinaient de ce départ impromptu : les débitants de liqueurs, par exemple, qui ne trouvaient pas que l’or volé eût une mauvaise odeur.
Les bandits s’enfonçaient dans la montagne.
Ils n’avaient pas de prisonniers, mais se trouvaient suffisamment chargés de butin, argenterie, vaisselle plate, bijoux, et autres effets personnels enlevés dans la villa d’un noble Romain et qu’ils portaient à leur tanière. C’était, par le fait, le bruit de cette razzia qui avait mis sur pied les dragons du pape.
Le repaire des brigands se trouvait dans une partie très-retirée du pays, à en juger par les chemins suivis pour y parvenir. Tantôt c’était une grossière chaussée traversant la montagne ; tantôt un simple scorzo, ou sentier tracé par les bestiaux, déployant ses méandres sur les pentes ou le long d’un ruisseau.
Bien avant la fin du voyage, le captif avait les pieds tout meurtris. Sa chaussure, déjà si usée, avait été détruite par les cailloux de la route, et l’épuisement résultant de sa longue marche de la veille, suivie d’une nuit presque sans sommeil, l’avait mal préparé pour une si dure étape.
Ses mains, attachées derrière son dos, ne lui permettaient pas d’établir fermement son équilibre ; aussi sa marche était d’autant plus difficile et plus pénible que son abattement moral affectait davantage sa vigueur physique.
Cette mélancolie avait bien sa raison d’être. La rigoureuse surveillance à laquelle il était soumis depuis le commencement du voyage lui prouvait que la liberté ne lui serait pas facilement octroyée. Déjà les brigands s’étaient rendus coupables d’un manque de foi ; ne possédaient-ils pas la somme fixée par eux-mêmes pour sa rançon ?
Une seule fois, il avait trouvé l’occasion d’interpeller le chef. C’était précisément au moment où la bande allait quitter le village. Il lui rappela sa promesse.
– Vous m’en avez relevé, répliqua le bandit avec une sauvage imprécation.
– Et comment ? demanda nativement le prisonnier.
– Per Bacco ! que vous êtes simple, signor Inglese ! Vous oubliez le magnifique coup de poing administré à un de mes hommes.
– Le renégat le méritait bien.
– C’est ce dont je suis seul juge. Nos lois vous condamnent. Parmi nous, c’est œil pour œil, dent pour dent.
– Dans ce cas, je dois être absous. Vos gens m’ont rendu vingt pour un ; bonne mesure, comme en témoignent mes côtes meurtries.
– Ah ! répondit le bandit d’un ton méprisant. Estimez-vous heureux d’en avoir été quitte à si bon marché. Remerciez la madone d’être encore vivant ; peut-être feriez-vous mieux encore de remercier cette cicatrice que vous portez au petit doigt.
Cette dernière observation fut appuyée d’un regard dans lequel se lisait clairement une intention secrète, indéchiffrable pour le prisonnier, mais qui lui fournit matière à réflexion. Combiné avec la surveillance étroite dont il était l’objet, ce regard ne présageait rien de bon pour l’avenir.
Le second jour, après avoir quitté le village, on atteignit une contrée montagneuse, couverte d’épaisses futaies. La marche devenait de plus en plus pénible et difficile ; tantôt il fallait gravir des pentes presque perpendiculaires, tantôt se glisser à travers des gorges si étroites qu’à peine pouvaient-elles livrer passage à un seul individu à la fois.
Les voyageurs souffraient depuis longtemps d’une soif ardente qu’ils étanchèrent enfin avec de la neige déposée dans les anfractuosités les plus abritées de la montagne.
Un peu avant le coucher du soleil, on fit halte et un des bandits fut dépêché en éclaireur vers une montagne dont la cime, en forme de cône tronqué, s’apercevait seule à quelque distance.
Vingt minutes environ s’étaient écoulées ; lorsque le hurlement du loup se fit entendre date la direction prise par l’éclaireur. Ce hurlement fut suivi d’un cri semblable, parti d’un peu plus loin que le premier, puis d’un bêlement de chèvre. À ce dernier signal, la bande se remit en marche.
Au détour d’un angle de rocher, la montagne conique se dessina tout entière, du pied au sommet ; elle était fendue par un ravin profond.
On escalada cette montagne. Quand on fut arrivé à la cime, un spectacle étrange frappa les yeux du prisonnier. À ses pieds, un amphithéâtre de forme presque circulaire dont les parois ou talus disparaissaient sous une vigoureuse végétation. Au fond, un étang ; non loin du bord, au milieu des arbres, quelques pans de murs grisâtres d’où s’élevait une fumée qui témoignait de la présence de l’homme.
Cette excavation était le rendez-vous général des bandits. La troupe y arriva juste au moment où le soleil disparaissait à l’horizon.
L’habitation des brigands n’était donc ni une grotte, ni un repaire, mais quelque chose se rapprochant d’un hameau. Deux ou trois des maisons étaient construites en pierres ; le reste se composait tout simplement de pagliatti, ou huttes de paille, si communs dans les districts montagnes de la péninsule italique.
Le hameau était ombragé par une forêt de hêtres ; d’épais massifs de houx et de pins couronnaient les montagnes tout à l’entour.
Au centre de ce cirque naturel brillait un étang, probablement un cratère depuis longtemps éteint, servant actuellement de réservoir à la pluie et aux neiges fondues descendant des montagnes.
Les huttes de paille avaient certainement été élevées par les bandits ; quant aux maisons de pierre, elles rappelaient l’époque depuis longtemps écoulée où l’énervante influence d’un gouvernement despotique n’avait pas encore inauguré, pour l’Italie, l’ère de la décadence. Quelque mineur, peut-être, exploitant les filons des montagnes voisines, avait trouvé cet emplacement convenable pour la fusion du métal.
Les contreforts des montagnes, s’abaissant en collines, formaient un amphithéâtre possédant, en apparence, doux issues, l’une au nord, l’autre au sud, indiquées toutes deux par un pic dont la tête chenue dominait le dôme de verdure du ravin. Sur la pointe de chacun de ces pics se profilait une forme humaine visible seulement de la vallée.
C’était les sentinelles des bandits. Chaque fois qu’elles changeaient d’attitude, les broderies de leurs costumes et les canons de leurs carabines étincelaient aux derniers rayons du soleil.
Le jeune Anglais, debout sur la petite piazza du quartier général des voleurs, promenait ses regards sur cette scène de la vie italienne. Elle lui rappelait la célèbre ballade de Fra-Diavolo et une certaine soirée passée au théâtre de Sa Majesté, dans la loge de Belle Mainwaring.
Il ne lui fut pas permis de remonter longtemps le courant de ses souvenirs – au moins en plein air.
Obéissant aux ordres du chef, deux bandits le conduisirent à une chambre obscure, dans l’une des maisons de pierre, l’y introduisirent avec la brutalité qui appartient à leur digne corporation et poussèrent la porte derrière lui.
Henry entendit le sinistre bruit d’un verrou et tout retomba dans le silence. Pour la première fois de sa vie, il se trouvait enfermé dans un cachot.