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Une année entière s’était écoulée depuis que Belle Mainwaring avait repoussé la main du fils cadet du général Harding.
De nouveau, la caille nichait dans les champs de blé, le coucou gémissait dans les grands arbres et le rossignol remplissait les bosquets de ses nocturnes mélodies.
Les monts Chiltern, que je viens, d’habitude, visiter tous les ans, n’avaient pas changé d’aspect. Je ne constatai non plus aucune modification sensible dans la société introduite au lecteur dans les premiers chapitres de notre histoire.
Je rencontrai miss Mainwaring à un bal particulier qui terminait une fête de l’arc. Elle était restée la reine des belles du voisinage, bien que deux ou trois jeunes filles menaçassent de lui enlever sous peu sa souveraineté.
La question de son mariage était moins à l’ordre du jour que douze mois auparavant ; mais sa petite cour comptait toujours le même nombre d’adorateurs, Henry Harding était le seul qui manquât à la collection.
J’appris que sa place avait été prise par son frère Nigel. Ce n’était, d’ailleurs, qu’une simple conjecture qui me fut murmurée à l’oreille au bal où Nigel assistait en personne.
Connaissant le caractère du jeune homme, je ne pouvais croire à cette hypothèse, et cependant, avant la fin de la nuit je devais acquérir la certitude de la réalité.
Ces fêtes d’été, quand elles se prolongent pendant la nuit, fournissent, bien plus que les bals d’hiver, l’occasion de coqueter. Les promenades à deux, qui remplissent l’intervalle des contredanses, peuvent s’étendre au dehors, le long des allées sablées ou sur le moelleux gazon des bosquets. IL est agréable d’échapper ainsi à l’atmosphère brûlante des salons, surtout quand on a sa danseuse pour interlocutrice.
M’étant esquivé de la sorte avec une jeune personne, j’avais fait halte auprès d’un cèdre majestueux dont les branches palmées venaient toucher l’herbe à nos pieds, formant ainsi autour du tronc une tente de verdure pendant le jour, et, pendant la nuit, une grotte d’une intense obscurité.
Tout à coup, une pensée sembla frapper ma compagne.
– Depuis quelques instants, dit-elle, je me demandais ce que j’avais fait de mon ombrelle. Je me rappelle maintenant l’avoir oubliée sous cet arbre même. Restez-là, ajouta-t-elle en me quittant le bras, tandis que je vais la chercher.
– Permettez-moi, fis-je, de vous remplacer dans cette recherche.
– Folie ! répondit mon agile partenaire – elle méritait cette épithète pour la façon dont elle avait dansé le galop qui venait de finir. – J’irai moi-même. Je sais l’endroit précis où je l’ai laissée – sur une des grosses racines. Allons, monsieur, obéissez ! Restez-là !
En disant ces mots, elle disparut sous le cèdre.
Je ne pus supporter l’idée d’une jeune fille s’aventurant seule dans un lieu d’aussi lugubre aspect ; et, oubliant sa recommandation, je me glissai à travers les branches et m’introduisis sous le dôme de verdure.
Nous cherchâmes pendant quelque temps ; mais inutilement.
– Quelque domestique l’aura sans doute ramassée et portée à la maison où je la retrouverai avec mon chapeau et mon manteau, dit ma compagne.
Nous revenions sur nos pas, lorsqu’un second couple de promeneurs se présenta à la même trouée de branches par laquelle nous avions passé nous-même.
Quel était leur but ? Nous ne pouvons le deviner. Nos intentions et nos actes n’avalent cessé de rester enveloppés dans la plus parfaite innocence ; les leurs me semblaient d’une nature plus compromettante.
Je ne sais si ma compagne eut la même pensée ; mais d’un commun accord, nous demeurâmes immobiles, attendant l’éloignement de l’autre couple. Il avait pu être attiré sous l’arbre par la curiosité ou par un caprice promptement satisfait.
En cela nous nous trompions. Au lieu de revenir immédiatement à la lumière, si faible qu’elle fût, puisqu’elle descendait seulement des étoiles, les nouveaux venus s’arrêtèrent et entamèrent un colloque qui menaçait de se prolonger.
Les premiers mots me prouvèrent que les interlocuteurs ne faisaient que poursuivre une conversation déjà entamée.
– Je sais, dit la voix d’homme, que vous y pensez encore. Ne me dites pas qu’il vous a toujours été indifférent, ce serait inutile. Je suis parfaitement instruit, miss Mainwaring.
– En vérité ! Quelle étonnante perspicacité, M. Nigel Harding ! Vous en savez plus que moi-même, beaucoup plus que n’en a jamais su votre frère. Autrement, pourquoi l’aurais-je refusé ? Ceci devrait vous convaincre qu’il n’y avait entre nous ni affection ni engagement – au moins, en ce qui me concerne.
Il se fit un court silence. Nigel, sans doute, réfléchissait à ce qu’il venait d’entendre.
Quant à moi, je ne savais à quoi me résoudre. Ma compagne partageait mes perplexités ; je m’en aperçus au frémissement de son bras passé sous le mien. Je le lui serrai doucement, et c’est ainsi que nous convînmes tacitement de garder le silence et d’écouter jusqu’au bout cet étrange dialogue. Nous en avions déjà entendu assez pour éprouver uns certaine répugnance à nous faire reconnaître, sans parler de notre situation personnelle qui prêtait elle-même à la médisance.
Nous restâmes donc immobiles, semblables à une couple de statues entrelacées.
– Si vous dites vrai, continua Nigel, qui parut avoir résolu à sa satisfaction l’explication de la jeune fille, s’il est vrai aussi que personne ne possède votre cœur, puis-je vous demander, miss Mainwaring, pourquoi vous n’acceptez pas l’offre que j’ai osé vous faire ? Vous m’avez assuré – ce n’est pas une présomption de ma part, n’est-ce pas ? – que je ne vous déplairais pas comme époux. Pourquoi ne pas aller plus loin et dire que vous acceptez ma main.
– Parce que…. Parce que… Désirez-vous vraiment savoir pourquoi, M. Nigel Harding ?
– Vous l’aurais-je demandé pendant un an, sans me lasser jamais, si je ne le désirais pas ?
– Si vous me promettez d’être sage, eh bien, je parlerai.
– Je vous promets tout ce que vous voudrez. Si votre hésitation repose sur un motif que je puisse vaincre, ordonnez, disposez de moi. Ma fortune – mais ceci n’est rien – ma vie, mon corps, mon âme, tout vous appartient.
Le prétendant prononça ces mots avec un enthousiasme dont je ne l’eusse pas cru capable.
– Je serai franche donc, répondit la jeune fille d’une voix basse mais parfaitement nette et distincte. Deux obstacles se dressent entre vous et moi ; l’un ou l’autre est susceptible d’empêcher que nous unissions nos destinées. Il faut obtenir, d’abord, le consentement de ma mère, sans lequel je ne veux pas me marier ; je l’ai juré. Ensuite, celui de votre père, sans lequel je ne peux pas vous épouser. J’ai également fait ce serment à ma mère qui l’a exigé de moi. Quelle que soit mon affection pour vous, Nigel, je ne me parjurerai jamais. Venez ! Nous avons parlé de tout cela trop souvent déjà. Rentrons. – Notre absence a pu être remarquée.
Sur ces derniers mots, elle se glissa comme une couleuvre sous les branches et se dirigea rapidement vers la salle de bal.
L’amoureux décontenancé ne fit aucun effort pour la retenir. Les conditions imposées, il ne pouvait les remplir, au moins pour le moment, et il suivit la jeune fille, avec le vague espoir d’en obtenir tôt ou tard de plus favorables à ses vœux.
Une fois libres, ma compagne et moi nous suivîmes le même chemin, sans échanger une parole sur l’entrevue dont nous venions d’être les témoins involontaires.
Elle ne me montrait, quant à moi, sous un beau jour, ni l’espèce humaine, en général, ni les sentiments de Belle Mainwaring, en particulier. Dans mon for intérieur, je déplorais la leçon de diplomatie féminine que la jeune personne appuyée sur mon bras n’avait pu se dispenser d’entendre. Cette leçon, ne la mettrait-elle pas, plus tard, à profit et pour son propre compte ?