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Le même soir, comme presque tous les autres soirs de l’année, le général Harding était assis dans sa salle à manger, une carafe de vieux porto et un verre à portée de sa main droite, un chérour de Trinchonopoly entre les dents, et flanqué, à gauche, de mademoiselle sa sœur.
Le dîner était terminé depuis une heure ; la nappe et les couverts avaient été enlevés, les carafes à dessert disposées sur la table, à côté d’un surtout rempli de fleurs et d’une corbeille de fruits. On avait congédié le valet de pied.
– Neuf heures passées, dit le général, en consultant sa montre, et Nigel ne revient pas. Il ne devait pas rester à dîner pourtant. Je me demande si ces dames Mainwaring étaient à la fête.
– C’est assez probable, répondit la vieille fille, très-portée de sa nature aux conjectures déplaisantes.
– Oui, murmura le général se parlant à lui-même, assez probable, je suppose. Je ne crains rien pour Nigel. Il n’est pas homme à se laisser endoctriner par les chatteries de cette coquette. Par Dieu, ma sœur, n’est-il pas étrange que nous n’ayons pas entendu parler du garçon depuis qu’il nous a quittés ?
– Attendez qu’il ait gaspillé les mille livres que vous lui avez données. Quand il sera au bout, vous aurez certainement de ses nouvelles.
– Sans doute !… Sans doute !… Pas un mot, depuis l’inconvenante lettre qu’il m’a adressée de l’auberge… pas même pour accuser réception de l’argent ! Je suppose qu’il l’a touché. Je n’ai pas consulté mon livre de banque depuis une éternité.
– Oh ! vous pouvez en être certain ; sans quoi il n’aurait pas manqué de vous écrire. Henry ne peut pas se passer d’argent. Vous avez de bonnes raisons pour le savoir. Ne vous tourmentez pas à son sujet, mon frère : il n’a pas vécu, jusqu’ici, de l’air du temps.
– Où peut-il être ? Il disait qu’il s’expatrierait. Je pense qu’il l’a fait.
– Oh ! ceci est plus que douteux, reprit la vieille fille en branlant la tête. Londres est le lieu qui lui convient, tant que sa bourse sera pleine. Quand il l’aura mise à sec, il vous demandera un nouveau subside. Comme de juste, vous l’enverrez, n’est-ce pas, mon frère ?
Cette question était faite d’un ton ironique destiné à produire l’effet contraire à son sens apparent.
– Pas un shilling, dit résolument le général en déposant son verre sur la table d’un mouvement si brusque qu’il faillit le briser. Pas seulement un shilling. Si, en douze mois, il est parvenu à dépenser mille livres sterling, douze ans se passeront avant qu’il en reçoive autant. – Non ! Pas un shilling avant ma mort, et alors même il n’aura que juste de quoi ne pas mourir de faim. Je l’ai décidé, ma chère Nelly – Nigel aura tout, à l’exception d’une petite somme qui vous est destinée. Henry aurait hérité de sa moitié ; mais après ce qui est arrivé… J’entends un bruit de roue… c’est Nigel avec le dog-cart, je suppose.
Quelques instants après, le fils du général entrait dans l’appartement.
– Tu viens un peu tard, Nigel.
– Oui, père, le train était en retard.
Il mentait, son retard provenait d’une station un peu prolongée au cottage de la veuve Mainwaring.
– Tu t’es bien amusé, j’espère !
– Assez.
– Tant mieux. Et qui se trouvait là ?
– Quant à cela, il ne manquait pas de monde. On était venu de Bucks et du Berkshire, sans parler d’une quarantaine de badauds de Londres.
– Ma foi ! – je ne vois guère…
– Je m’étonne que la veuve Mainwaring…
– Ah ! oui… elle y était… je n’y pensais pas.
– Et sa fille aussi, comme de juste.
– Oui, sa fille aussi… À propos, ma tante, continua le jeune homme pour détourner la conversation, ne me demanderez-vous pas de boire un verre de vin avec vous ? Je voudrais bien, par la même occasion, avoir quelque chose à me mettre sous la dent. Nous n’avons eu qu’un goûter debout ; c’est comme si je n’avais rien pris et je me sens d’appétit à dévorer un beefsteak cru.
– Nous avions à dîner un canard rôti, dit la tante, et des asperges ; tout est froid maintenant, cher Nigel. Veux-tu attendre qu’on réchauffe ? Peut-être préférerais-tu un morceau de bœuf froid avec des conserves des Indes occidentales ?
– N’importe, pourvu que je mange.
– Prends un verre de porto, Nigel, dit le général, pendant que sa sœur faisait resservir. D’après ce que je vois, tu n’as pas besoin d’une goutte de cognac pour t’ouvrir l’appétit.
– Non, certes, j’ai l’estomac assez creux… Comme il est tard, père ! Les horloges de la compagnie, ou ses trains, marchent en dépit du sens commun. Quelle triste ligne pour la régularité des repas !
– Oui, et plus triste encore pour la régularité des dividendes, répliqua le général avec un sourire qui ressemblait à une grimace.
Il possédait des actions de la compagnie que son fils traitait avec autant d’irrévérence.
Nigel avala son verre de porto en riant de la plaisanterie paternelle et se mit ensuite à jouer activement des mâchoires.