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Pendant quelques jours, Henry resta confiné dans sa cellule, sans voir d’autre visage humain que celui du brigand, toujours le même, qui lui servait sa nourriture.
Cet individu, d’un caractère morose, était aussi muet qu’un automate. Deux fois par jour il apportait un bol de pesta, sorte de potage au macaroni, bouilli avec du lard et assaisonné de sel et de poivre. Il posait le vase plein sur le plancher, ramassait le vase vide qui avait contenu la pitance de la veille et sortait sans prononcer une syllabe.
Les différentes tentatives faites par le jeune Anglais pour l’amener à desserrer les lèvres furent accueillies avec une indifférence complète ou repoussées brutalement.
Henry se vit forcé d’y renoncer, il mangeait sa posta et buvait son eau pure en silence.
La nuit seulement, il jouissait dans sa cellule d’un peu de tranquillité. Tout le long du jour, le tapage du dehors se faisait suffisamment entendre, malgré l’étroitesse de sa fenêtre. Précisément en face se trouvait le lieu du rendez-vous favori des brigands qui y passaient la plus grande partie de leur temps.
Ce temps s’écoulait au jeu et bien souvent en querelles. Une heure à peine s’écoulait sans qu’il s’élevât quelque discussion dégénérant eu combat, soit singulier, soit général. On entendait alors s’élever la voix tonnante du chef et des ordres péremptoires entremêlés de malédictions et de coups de bâton.
Une fois, un coup de pistolet retentit suivi de gémissements. Le jeune Anglais supposa qu’un châtiment sommaire avait été infligé à quelque délinquant ; d’autant plus que, lorsque les gémissements cessèrent, il y eut un intervalle de ce calme solennel qui accompagne ordinairement la mort.
Mais cette terrible impression durait peu ; les bandits reprenaient aussitôt leur jeu et leurs cris de « cinque a cinque a capo ! Vinti a vinti a croce ! » le délassement favori des paysans italiens ôtant celui qu’ils désignaient sous le nom de « Croce a capo » et qui correspond à notre Pile ou Face. »
En se dressant sur ses pieds, le prisonnier pouvait suivre les péripéties du jeu.
La table était simplement une excroissance de sol gazonné en face de la cellule. Les brigands se pressaient à l’entour, agenouillés ou accroupis. L’un d’eux tenait un vieux chapeau dont la coiffe avait été enlevée et dans lequel on avait déposé un certain nombre de pièces de monnaie, généralement trois. On agitait le chapeau et on le renversait sur le gazon, de façon qu’il couvrit les pièces. Les paris s’engageaient alors sur « Croce » ou « capo » (pile ou face), et le chapeau une fois levé, on voyait quels étaient les gagnants et les perdants.
Ce jeu constituait la principale source de distraction de la bande et lui aidait à mener une existence qui aurait du paraître insupportable, même à de pareils brigands. Capo a croce, relevé par-ci par-là d’une bonne querelle ; la pasta, les confetti, les fromages de brebis, le Resolio – sorte de festa où les vins et les mets circulent en abondance ; des chansons grivoises ; de temps à autre, des danses entremêlées d’agaceries aux femmes qui, d’habitude, tiennent fidèle compagnie à la bande ; de longues heures d’indolence en plein soleil ; – telles sont les joies de la vie de bandit en Italie.
Dans les expéditions en plaine, le brigand trouve des plaisirs d’une tout autre nature. La surprise, la capture, la fuite devant les soldats, parfois une escarmouche durant la retraite vers le repaire des montagnes, sont les incidents qui agrémentent les razzias tentées par la bande. Ils sont suffisants pour chasser l’ennui.
Celui-ci ne pèse sur le brigand que lorsque le butin, généralement sous forme de denaro di riscatta, argent de rançon, également distribué entre tous, est devenu la proie de quelques-uns, grâce aux inévitables fluctuations du capo a croce.
C’est alors que le bandit commence à se fatiguer de son inaction et à forger les plans de nouvelles expéditions – le sac de quelque riche villa, ou, ce qui lui agrée bien mieux, l’arrestation de quelque galantuomo dont la rançon vienne remplir sa bourse, laquelle se videra de nouveau sur « Pile ou Face. »
Le jeune Anglais eut ainsi l’occasion d’étudier sur le vif, sans être vu lui-même, l’existence de ces hommes en perpétuelle hostilité contre les lois.
Entre eux et leur chef, il n’existait qu’une très-légère distinction. Comme règle générale, le butin se partageait également ; il en était de même des chances du jeu. Corvino se mêlait sans façon à ses subordonnés, groupés autour de la table de gazon, et aventurait, comme eux, ses pezzos sur le capo ou la croce.
Son autorité n’était absolue que pour l’administration des châtiments. On ne contestait ni son poing ni son bâton ; et on faisait bien, car ce mode de punition eut été immédiatement converti en un coup de stylet ou une balle de pistolet.
Sa dignité de chef pouvait provenir de ce fait qu’il était le premier organisateur de la bande ; mais il ne la conservait que parce qu’il en était, en même temps, le plus intrépide et le plus sanguinaire. Un chef moins brave et moins cruel eût été bientôt déposé, comme il arrive fréquemment parmi les bandits.
Une chose qui surprit profondément Henry, ce fut la vue des femmes, les banditas.
Il y en avait une vingtaine dans la bande de Corvino ; Henry les avait d’abord prises, grâce au défaut de barbe, pour de jeunes garçons, car leurs vêtements différaient peu de ceux des hommes. Comme ceux-ci, elles portaient la jaquette, le gilet et la culotte, et de plus qu’eux, une profusion d’ornements autour du cou et de bagues aux doigts.
Quelques-unes étaient littéralement chargées de joyaux de toute sorte, perles, turquoises, rubis, topazes ; des diamants même scintillaient parmi les autres [mot illisible] – dépouilles arrachées aux doigts délicats de plus d’une riche signorina.
Leurs cheveux étaient coupés court, comme ceux des hommes. Plusieurs d’entre elles portaient des carabines, toutes des poignards et des pistolets ; de sorte qu’elles ne se distinguaient de leurs compagnons que par une certaine rondeur de formes, qui, d’ailleurs, n’était pas générale. Il ne leur était pas permis de se mêler au jeu, car elles ne participaient jamais au produit de la riscatta. Mais elles prenaient part aux dangers des razzias et accompagnaient les hommes dans toutes les expéditions armées.
Au retour, et dans leur intérieur, elles troquaient la carabine pour l’aiguille ; mais il était fort rare qu’elles fussent appelées à se livrer aux soins du blanchissage. Cette occupation, considérée comme au-dessus de la dignité d’une bandita, était dévolue aux femmes des paysans affiliés à la bande, sans en faire partie intégrante, et auxquelles on a donné le nom de Manutengoli, ou « auxiliaires ». Ces femmes retirent des travaux de la buanderie une rémunération extravagante, une chemise blanche coûtant au bandit presque autant qu’une neuve.
Aussi était-il rare qu’aucun individu de la bande de Corvino se décidât à se livrer à cette immense voluptuaire. Les damarinos ou petits-maîtres s’y astreignaient seuls, et encore n’était-ce qu’à l’occasion d’une festa.
Toutes ces observations furent faites par le jeune Anglais pendant les premiers jours de sa captivité. De la petite fenêtre de sa cellule, il assista à bien des scènes extraordinaires ; il en aurait pu voir davantage si cette fenêtre avait été percée moins haut dans le mur ; mais forcé, pour regarder, de se tenir sur l’extrémité des orteils, il ne prenait cette position incommode que lorsqu’un fait d’un intérêt particulier l’arrachait à sa couche de feuille de fougères.