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Plusieurs jours s’écoulèrent sans changement dans la situation du prisonnier, qui fut bien obligé d’en arriver à cette conclusion que son arrestation n’était pas une simple plaisanterie et que sa captivité menaçait de se prolonger indéfiniment. Il dut, dès lors, ajouter foi aux histoires de brigands qu’il avait entendu raconter pendant son court séjour à Home et auxquelles, comme la plupart de ses incrédules compatriotes, il avait eu beaucoup de peine à croire. Il était lui-même un triste exemple de leur authenticité, et il éprouvait des mouvements de colère contre son ami Luigi, dont la lettre d’introduction l’avait plongé dans un aussi pitoyable dilemme. Cette lettre, elle était encore en sa possession, car les brigands s’étaient contentés de lui enlever sa bourse et ses bijoux.
Dans le but unique de passer le temps, il la tira de sa poche et se mit à la relire. Un paragraphe, qui, d’abord, l’avait peu frappé, l’impressionna vivement alors. « Je suppose, écrivait Luigi, que ma sœur Lucetta est devenue grande fille. – Veillez bien sur elle jusqu’à mon retour. J’espère alors être en mesure de vous ramener tous et vous arracher au danger que nous redoutions. »
Quand Henry Harding, pendant son voyage à la Ville éternelle, lut cette phrase de la lettre qui lui avait été remise toute ouverte, il n’attacha aucune importance à sa signification. Il crut qu’elle n’avait rapport qu’à la situation peu fortunée de la famille de son ami, situation que le jeune artiste espérait tôt ou tard améliorer grâce aux produits de son habile pinceau. D’ailleurs, Belle Mainwaring absorbait trop encore son esprit pour lui permettre d’arrêter sa pensée sur quelque objet qui ne fût pas l’ingrate, et surtout sur la sœur de Luigi, quelque grande qu’elle fût au moment de la rédaction de la lettre.
Mais maintenant, seul dans sa cellule, ayant sans cesse devant les yeux l’image de la belle jeune fille qu’il avait aperçue le premier jour de sa captivité, Henry commença à interpréter différemment cette phrase ambiguë. Luigi voulait-il parler de pauvreté ? N’entendait-il pas, au contraire, un danger réel, de la nature de celui qui semblait menacer la charmante fille du syndic ? Cette seule pensée troublait le jeune homme. Quel n’eût pas été son chagrin s’il se fût agi de la sœur de son cher ami Luigi ?
Le soleil se couchait. L’obscurité de plus en plus profonde qui envahit la cellule du prisonnier l’obligea à plier sa lettre et à la réintégrer dans sa poche. Il en méditait encore le contenu, lorsqu’il entendit des voix s’élevant du dehors, précisément au-dessous de la fenêtre. Tout ce qui pouvait combattre la monotonie de son emprisonnement attirait forcément son attention, même la conversation d’une couple de bandits. Tel était le cas actuel. Henry s’approcha aussitôt de la fenêtre et prêta l’oreille avec d’autant plus de persévérance qu’il crut percevoir un nom familier.
Il venait précisément de penser à Luigi Torreani ! Ce ne fut pas ce nom qui s’échappa des lèvres des bandits, mais un nom qui avait avec le sien une significative corrélation, celui de Lucetta, celui de la sœur de Luigi et que la lecture de la lettre avait rappelé à son souvenir.
Henry Harding avait souvent entendu son ami parler de sa sœur unique. Il écouta donc avec un ardent intérêt ; il avait saisi des deux mains la verge de fer qui barrait la fenêtre et approché son oreille de la baie. Il ne manquait pas de Lucettas dans les environs, mais la prédisposition particulière de son esprit le portait à croire qu’il s’agissait de celle qui le touchait personnellement.
– Ce sera notre plus prochaine riscatta, disait le brigand qui avait prononcé le nom de Lucetta. – Tu peux en être certain.
– E por che ? demanda l’autre. Le vieux syndic, en dépit de son orgueil et de sa dignité, ne pourrait payer la rançon d’un chat. À quoi servirait une semblable capture ? – À quoi ? C’est l’affaire du chef et non la nôtre. Tout ce que je sais, c’est que la fille lui a donné dans l’œil. Je l’ai bien vu, la nuit dernière. Il l’aurait certainement enlevée, sans la crainte de Popetta qui est une vraie diablesse et la signora par-dessus le marché. Pourvu qu’il n’y ait pas de femme sous jeu, elle supporte sans se plaindre les rebuffades et même les coups de Corvino. Te rappelles-tu la bonne scène dont nous avons été témoins dans la vallée de Malfi, entre le chef et sa chère épouse ?
– Oui, mais je n’ai jamais su les détails.
– C’était à propos d’un baiser. Notre chef avait pris goût pour une jeunesse, la fille du vieux charbonnier Poli. La petite coquette n’en semblait pas fâchée. Corvino lui avait passé un magnifique collier autour du cou accompagnant le présent d’un baiser, je crois, mais je n’en suis pas bien sûr. Quoi qu’il en soit, la signora vit et reconnut le collier, qu’elle arracha à la fille si brutalement qu’elle la fit tomber sur ses genoux. De là la scène avec le chef.
– Elle a levé un stylet sur lui, n’est-ce pas ?
– Oui, et elle l’en aurait bel et bien transpercé, s’il n’avait fait ses excuses et tourné la chose en plaisanterie, ce qui la calma. Mais quelle furie ! Cospetto ! Ses yeux brillaient comme la lave ardente du Vésuve !
– Et la fille ? Elle s’empressa de décamper ?
– Certes, et elle a bien fait, quoique, si elle fût restée, Corvino, j’en suis sûr, n’aurait jamais osé porter les yeux sur elle. C’est la première fois qu’il a été si complètement dindonné ; du même coup, il a perdu sa maîtresse et sa chaîne d’or, car la Cara s’est approprié le collier et le porte régulièrement, en guise de mémento, je suppose, chaque fois que son mari est en festa parmi les filles de paysans.
– Le chef a-t-il jamais revu la fille de Poli ?
– Quelques-uns d’entre nous le pensent ; mais tu sais qu’après ton départ, nous avons quitté ces parages. Nous étions trop gênés par les soldats, et nous nous disions à l’oreille que la signora n’était pas étrangère à cet accroissement de la force armée. Après tout, je ne crois pas que Corvino se souciât beaucoup de la fille du charbonnier ; son imagination seule s’était échauffée aux brillantes œillades de la belle. Quant à la fille du syndic, c’est bien différent. Je sais qu’il prend la direction du village plus volontiers qu’aucune autre. En agissant ainsi, il risque beaucoup. Il le sait, mais il s’en moque. Il veut la fille et, crois-moi, il l’aura, à quelque prix que ce soit.
– Peste ! il a bon goût ! Elle est charmante et sa fierté la rend plus attrayante encore.
– Oh ! cette fierté tombera vite quand une fois Corvino la tiendra entre ses griffes. C’est tout juste l’homme qu’il faut pour apprivoiser ces belles demoiselles.
– Bah ! tu es fou, Tomasso. Ton séjour dans les prisons du Pape t’a décidément gâté, je le crains. Que deviendrions-nous, pauvres diables que nous sommes, s’il ne nous était permis de prendre, de temps à autre, une maîtresse ? Traqués comme des loups, pourquoi ne mangerions-nous pas un quartier d’agneau quand nous en trouvons l’occasion ?
Peut-on blâmer le chef d’aimer un morceau de chair fraîche, et un aussi friand morceau que Lucetta Torreani ?
Accompagnant cette brutale plaisanterie d’un éclat de rire, le brigand s’éloigna suivi de son camarade.
Jusque-là, Henry avait écouté avec un profond dégoût la conversation des deux bandits. Il se sentit, à leur départ, comme frappé de la foudre. Le pressentiment qui n’avait fait qu’effleurer son esprit se convertissait en écrasante réalité. La jeune fille dont on parlait, c’était Lucetta Torreani, la propre sœur de Luigi, la charmante créature du balcon, l’objet depuis lors de ses incessantes pensées !
Étrange et cruelle coïncidence ! Henry fléchit sous le coup et, lâchant la barre de fer, s’affaissa sur le plancher de sa cellule.