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Le jeune Anglais resta ainsi, pendant quelque temps, plongé dans une situation d’esprit voisine de l’égarement. Sa captivité, d’abord un pur ennui, se convertit en torture. Il ne songeait plus à ses propres infortunes et ne s’en souciait pas davantage. Il s’absorbait dans la pensée des dangers qui menaçaient la sœur de son ami, cette belle jeune fille, entrevue un instant à peine, et qui avait exercé sur son imagination une profonde impression, avant qu’il sût qu’elle lui tenait par les liens de l’amitié qui rattachaient lui-même à son frère. Ses appréhensions n’étaient pas vaines. Il connaissait, d’après sa propre expérience, la terrible puissance des bandits, puissance d’autant plus dangereuse que ces hommes, déjà hors la loi, n’avaient plus rien à craindre, ni à ménager. Un crime de plus ne pouvait augmenter le compte qu’ils devaient à la justice, et pour commettre le crime, il ne leur manquait que le motif et l’occasion. C’était le cas présent. Le motif, il en avait pu juger d’après la conduite des brigands, pendant leur nuit de bivouac dans le village. Peut-être en aurait-il vu davantage sans la présence de Popetta, qui avait fait partie de la dernière expédition. La conversation qu’il venait d’entendre dissipait tous ses doutes. Corvino avait jeté les yeux sur la sœur de Luigi Torreani. Quel devait être le résultat de ce sentiment abject de concupiscence ? Henry ne le devinait que trop.
Quant à l’occasion, la bande était parfaitement maîtresse de la faire naître. Le village ressemblait à un troupeau sans chien ni berger. Les allures des brigands, leur sécurité absolue, pendant qu’ils l’occupaient, prouvaient qu’ils pouvaient y revenir quand bon leur semblerait. Il était possible qu’on ne leur permît pas d’y séjourner ; mais la visite même la plus expéditive suffisait pour le but qu’ils se proposaient. De semblables razzias étaient les incidents ordinaires de la vie des bandits, leurs opérations stratégiques par excellence, et ils avaient coutume de les exécuter avec une habileté infinie et une étonnante célérité.
Corvino et sa bande pouvaient, à tout moment, enlever Lucetta Torreani et la moitié des filles du Val-d’Orno, tel était le nom du village, sans danger de résistance ni d’opposition. Après un crime semblable, ils seraient sans doute poursuivis par les gendarmes et les dragons pontificaux ; peut-être même ne le seraient-ils pas ; cela dépendrait des circonstances et du bon vouloir des manutengoli.
Il y aurait probablement un semblant de poursuite, et tout s’arrêterait là.
Personne, en Angleterre, n’aurait ajouté foi à des faits semblables, s’ils n’avaient été récemment attestés par d’irrécusables témoignages. Depuis son arrivée à Rome, Henry avait, d’ailleurs, recueilli des renseignements certains sur l’état social et politique de l’Italie, ainsi que sur l’organisation du banditisme. Il ne pouvait donc entretenir aucun doute sur le danger que courait la sœur de Luigi Torreani.
Il n’y avait qu’une personne qui, pensait-il, pût la sauver du sort affreux qui la menaçait ; c’était une femme, si le nom pouvait être appliqué à une créature telle que Gara Popetta. Les pensées du prisonnier se fixèrent donc sur la femme du chef ou sa maîtresse, quelle que fût sa position sociale prés de Corvino.
S’il avait été libre lui-même, grâce à l’expérience acquise, il n’aurait pas eu besoin de se reposer sur une aussi incertaine protection. Mais sa liberté était hors de question. Il était convaincu qu’il ne sortirait de sa cellule que pour être conduit dans une prison plus dure encore, jusqu’au retour du messager expédié en Angleterre et au payement de sa rançon.
Pour la première fois, il se félicita d’avoir obéi à Corvino. Si, à cette époque, il avait su ce qu’il savait actuellement, il n’aurait pas eu besoin des incitations du chef pour dramatiser l’appel qu’il adressait à son père. Il espérait que cet appel serait favorablement accueilli et que l’argent arriverait à temps pour lui permettre d’user de sa liberté. Il avait déjà décidé comment il la mettrait à profit.
Et si la rançon n’arrivait pas ? C’était une probabilité tout aussi rationnelle. Autrefois, le souvenir de Belle Mainwaring le rendait indifférent aux divers accidents de son existence. Maintenant, il pensait avec amertume à son exhérédation et au refus de son père de lui avancer la misérable somme qui devait composer tout son héritage. Ne pouvait-il pas refuser également d’acquitter sa rançon ?
Plongé dans ce chaos de réflexions pénibles le prisonnier passa sans fermer les yeux les longues heures de la nuit, tantôt étendu sur son lit de feuilles, tantôt arpentant son étroite cellule, dans l’espoir que la locomotion surexciterait assez son imagination pour lui permettre de former enfin un plan propre à assurer moins son propre salut que celui de Lucetta Torreani.
Quand l’aube parut, il n’avait rien trouvé encore. Il dut se reposer sur le faible espoir de voir bientôt arriver sa rançon et, à son défaut, sur la problématique assistance de Popetta.