IntraText Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText | Recherche |
La nuit même où les brigands avaient envahi le village de Val-d’Orno, le syndic fut instruit d’un fait qui lui inspira des craintes plus vives que jamais pour l’avenir.
L’audacieuse conduite de la bande suffisait par elle-même pour le convaincre de sa complète impuissance, dans le cas où il conviendrait aux bandits de violer les lois de l’hospitalité.
Mais ce qu’il apprit était plus grave encore et concernait particulièrement sa famille, alors seulement composée de sa fille Lucetta.
Ce fait, le lecteur le sait déjà. On avait vu Corvino jeter sur son enfant de longs regards, ce qui, en Italie, veut dire qu’un tendre sentiment était éclos dans le cœur du bandit.
Francisco Torreani en connaissait la signification. Il n’était pas ignorant des attraits personnels de sa fille dont la beauté était notoire, non-seulement dans le village de Val-d’Orno, mais dans tous les alentours. Elle avait même fait sensation à Rome, et, pendant une de ses courtes visites à la Ville éternelle, avait été entourée d’une cour de comtes et de cardinaux, les princes rouges de l’Église ne se montrant aucunement indifférents aux sourires des jolies femmes.
Corvino voyait Lucetta Torreani pour la seconde fois seulement, le syndic avait été avisé que c’était deux fois de trop et qu’une troisième rencontre pourrait amener le deuil dans sa maison en la laissant vide.
On n’avait pu ajouter que la jeune fille est, en aucune façon, encouragé les hardis coups d’œil du bandit. On savait, au contraire, qu’elle ressentait pour ce misérable un mépris et une aversion bien mérités. On s’était contenté de glisser dans l’oreille du père un simple avertissement, le conseil d’éviter toute nouvelle rencontre entre sa fille et Corvino.
Comment devait-il s’y prendre ? C’était l’objet de ses plus cruelles préoccupations.
Le jour de la visite de la bande, le syndic observa quelque chose d’anormal dans la contenance de sa fille. Elle avait un air d’abattement qui ne lui était pas naturel.
Son père lui en demanda la cause.
– Tu n’es pas toi-même aujourd’hui, mon enfant !
– C’est vrai, papa, je l’avoue.
As-tu à te plaindre de quelqu’un ou de quelque chose ?
– Non… pas précisément. Je pense à un autre, et je suis triste.
– À un autre ! À qui donc, chère enfant ?
– À ce jeune Anglais qui a été emmené par ces infâmes.
– Si ç’avait été mon frère Luigi !
– En vérité !
– Que penses-tu qu’ils lui feront ? Sa vie est-elle en danger ?
– Non… pas sa vie… c’est-à-dire si ses amis envoient l’argent demandé pour sa rançon.
– Mais s’il n’a pas d’amis, ce qui est possible ? Il était pauvrement vêtu et, cependant, il avait tout l’air d’un galantuomo. N’es-tu pas de mon avis ?
– Je n’y ai pas fait grande attention, ma fille, absorbé que j’étais par les affaires du village.
– Sais-tu, père, ce qu’assure notre servante Annette ! On le lui a dit ce matin.
– Quoi ?
– Que ce jeune Anglais est un artiste…, comme notre Luigi. C’est étrange !
– Et assez probable. Ces Anglais, résidant à Rome, sont des artistes, pour la plupart. Ils viennent étudier nos peintures et nos sculptures des vieux temps. Pauvre garçon ! C’est triste ; mais nous n’y pouvons rien. Le malheur serait plus grand encore si c’était un milord ; la rançon demandée par les brigands n’en serait que plus forte. S’ils reconnaissent qu’il ne peut payer, peut-être lui rendront-ils la liberté.
– Je l’espère et j’en serais bien heureuse.
– Et pourquoi, mon enfant ? D’où vient ton intérêt pour ce jeune homme ? Il y avait d’autres prisonniers. Corvino en emmenait trois avec lui ; et tu n’as pas un mot de pitié pour eux.
– Je ne les ai pas vus, papa ; mais lui… pense qu’il est peintre ! Suppose que mon frère Luigi soit exposé au même traitement en Angleterre !
– Ce n’est pas à craindre. Plût à Dieu que nous vécussions dans un semblable pays… sous un gouvernement où tout est en sûreté, l’existence, la fortune et…
Le syndic s’arrêta. Il songeait à l’avis qu’il venait de recevoir.
– Et pourquoi n’irions-nous pas en Angleterre… avec Luigi ? reprit Lucetta. Il nous dit, dans sa dernière lettre, qu’il réussit très-bien dans sa profession. Peut-être, à son retour, le jeune Anglais s’arrêtera ici ; tu pourras l’interroger et lui demander des renseignements sur son pays. Si ce que tu en dis est vrai, pourquoi n’y allons-nous pas ?
– Là ou ailleurs. Nous ne pouvons plus rester en Italie. Le Saint-Père est trop occupé des affaires étrangères pour étendre sa protection sur ses sujets. Oui, chère fille, je pense plus que jamais aujourd’hui à quitter le Val-d’Orno. Je suis presque décidé à accepter la proposition que m’a faite signor Bardoni d’acheter mes propriétés, le prix qu’il en offre est bien au-dessous de leur valeur ; mais dans le temps où nous vivons. Quel est ce bruit ?
– Que vois-tu ? demanda son père.
– Des soldats, répondit-elle. En voici une longue file remontant la rue. Ils sont à la poursuite des brigands, je suppose ?
– Oui, mais ils ne les attraperont pas. Jamais ils n’y réussissent. Ils arrivent juste à temps pour se trouver en retard. Éloigne-toi de la fenêtre, mon enfant. Je vais descendre pour les recevoir. Il leur faudra des logements, des aliments, du vin, et, qui plus est, ils ne voudront rien payer. Il n’est pas étonnant que nos paysans préfèrent donner l’hospitalité aux bandits qui soldent régulièrement toutes leurs dépenses. Hélas, ce n’est pas une sinécure que la charge de syndic dans une pareille localité. Si le vieux Bardoni le désire, il aura, à la fois, mes domaines et ma place. Il s’en tirera, sans aucun doute, mieux que moi, qui n’ai jamais su et ne saurai jamais frayer avec les brigands.
En disant ces mots, le syndic prit son bâton officiel ; et, se coiffant de son chapeau, il descendit dans la rue pour recevoir les soldats du Pape.
– Un officier supérieur ! se dit Lucetta en glissant un regard furtif à travers les barreaux de la fenêtre. Serait-il assez courageux pour courir après les bandits et leur arracher ce beau jeune homme. Ah ! s’il faisait cela, je lui donnerais volontiers un sourire pour sa récompense. Povero pittore ! Juste comme mon frère Luigi. Je voudrais bien savoir s’il a aussi une sœur qui pense à lui ! Peut-être a-t-il une…
La jeune fille hésita à prononcer le mot « maîtresse », mais cette seule pensée assombrit sa physionomie. Elle n’osait s’avouer à elle-même que la certitude du contraire l’eut ravie.
– Oh ! s’écria-t-elle en jetant un nouveau coup d’œil dans la rue, l’officier se dirige par ici avec papa ; et il est accompagné d’un autre officier plus jeune. Ils viennent dîner, sans doute… Je n’ai que le temps d’aller faire un bout de toilette.
Et elle glissa hors de sa chambre qui fut bientôt occupée par le syndic et les deux militaires, ses hôtes.