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Le village de Val-d’Orno était occupé militairement ; une nouvelle visite des bandits n’était plus à redouter.
Les soldats, au nombre d’une centaine, furent répartis, par billets de logement, chez les notables habitants, tandis que les officiers prirent possession de l’Albergo.
Le capitaine, lui, peu soucieux de s’abriter sous l’humble toit de l’auberge, réussit à se ménager des quartiers plus confortables, et à s’insinuer chez le premier magistrat de l’endroit, le syndic en personne.
Cette hospitalité ne lui fut pas offerte de fort bonne grâce ; à un autre moment, même, elle ne lui eut pas été proposée du tout.
Mais les temps étaient sombres et les brigands en campagne ; il n’eût pas été prudent aux habitants de faire preuve d’une réserve inopportune à l’égard de leurs défenseurs avoués.
En ce qui le concernait particulièrement, Francesco Torreani devait traiter les soldats du Pape avec une apparence, au moins, de courtoisie. Il était soupçonné de sympathiser avec le parti libéral qui, sous l’inspiration de Mazzini, menaçait de rétablir la république romaine.
Tenu en suspicion par l’autorité, le syndic de Val-d’Orno sentit la nécessité d’agir avec circonspection en présence d’un officier pontifical.
La demande de logement fut faite par ce dernier, avec une grande politesse, il est vrai, mais de façon à prouver qu’il n’admettrait pas de refus et qu’il ne l’excuserait pas.
Le syndic se trouva obligé de s’incliner et l’officier quitta l’auberge, suivi de son domestique portant les bagages, laissant ainsi plus de place à ses subordonnés.
Torreani trouva cette conduite étrange, mais n’en souffla mot.
– C’est un espion, se dit-il en lui-même. Il a reçu les ordres d’Antonelli !
Quelque plausible que lui parût cette explication, elle était, par le fait, complètement erronée. Le capitaine comte Guardioli n’avait reçu aucune instruction de cette nature ; quoique, selon toute apparence, il eût signalé au Vatican les aspirations politiques du syndic de Val-d’Orno.
Son désir de partager l’hospitalité du magistrat procédait d’une pensée qui surgit dans son esprit, lors de sa première visite.
La cause en était des plus simples. Il avait entrevu la fille du syndic au moment où elle traversait un corridor, et le capitaine comte Guardioli n’était pas homme à fermer les yeux devant une aussi attrayante apparition :
Pauvre Lucetta ! Assiégée de toutes parts ! D’un côté, un capitaine de bandits, de l’autre, un capitaine de soldats du Pape ! Elle était vraiment en danger ?
Heureusement pour sa tranquillité, elle ignorait les desseins de Corvino, bien qu’elle s’aperçût presque immédiatement des idées anacréontiques du capitaine.
Le comte Guardioli était un de ces hommes qui, de bonne foi, se croient irrésistibles, un vrai croqueur de cœurs italien, d’une physionomie qui tenait en même temps du lovelace et du forban, avec une paire d’yeux pétillants d’intelligence, une double rangée de dents blanches et une moustache d’un noir d’ébène tortillée en spirale le long de ses joues. Une jeune fille devait avoir l’esprit prodigieusement préoccupé pour résister aux attaques amoureuses du brillant officier.
C’est ce qu’il avait, au reste, l’habitude de murmurer fatuitement à l’oreille de ses camarades.
Sans doute, dans les cercles corrompus de la ville apostolique, ses succès avaient été nombreux. Il n’en pouvait guère être autrement, grâce à sa triple auréole : n’était-il pas comte, capitaine, cavalier et, de plus, intrépide coureur d’aventures.
À la première vue de Lucetta Torreani, le comte éprouva une sensation voisine de l’extase. Il lui sembla qu’il avait découvert un trésor jusque-là caché aux yeux des hommes. Quel triomphe, s’il lui était donné de le produire à la lumière !
Ce ne devait pas être une œuvre bien difficile. Une demoiselle de village, une simple fille des champs ! Pourrait-elle résister aux séductions d’un homme de cour, orné d’un titre ronflant et capitaine par-dessus le marché.
Ainsi raisonnait le comte Guardioli et, à partir de ce moment, il entama régulièrement le siège du cœur de Lucetta Torreani.
Mais quoiqu’il procédât directement de la ville des Césars, il ne put dire comme le glorieux Jules : Veni, vidi, vici. Il vint et vit ; mais au bout d’une semaine passée sous le même toit, il était si loin d’avoir vaincu, qu’il n’avait même pas fait la plus légère impression sur le cœur de la simple pastourelle ; il en était, au contraire, devenu le très-humble esclave. Son amour pour la belle Lucetta avait pris une telle intensité qu’il était devenu visible pour tous, y compris ses officiers et ses soldats.
Aveuglé par sa passion malavisée, il n’eut pas la dignité de la déguiser ; brûlé de désire, oublieux des lois les plus élémentaires du savoir-vivre, il s’imposait à la jeune fille d’une façon qui le rendait complètement ridicule.
Rien de tout cela n’échappait au syndic ; il assistait douloureusement à ce triste spectacle ; mais il n’y pouvait rien et trouvait sa consolation dans la pensée que Lucetta était sauve, au moins, en ce qui concernait son cœur.
Et cependant tout le monde ne partageait pas cette opinion. Rien, dans le caractère de la jeune fille, ne ressemblait à de la coquetterie. Mais trop bonne et trop sensible pour vouloir faire du chagrin à personne, elle acceptait les sollicitations et les flatteries du capitaine d’un air doux et résigné qui pouvait laisser croire qu’elle y prenait plaisir.
Son père seul pensait autrement. Peut-être se trompait-il.
Comme d’habitude, les soldats ne faisaient que peu de service – aucun qui eût pour objet de purger le pays des bandits. Ils accomplissaient, de temps à autre, des excursions dans les vallées du voisinage où les brigands avaient fait une apparition, mais où ils ne les rencontraient jamais.
Leur commandant se dispensait invariablement d’accompagner sa troupe ; il ne pouvait s’arracher d’auprès de Lucetta et abandonnait à ses lieutenants le soin et les fatigues de la campagne.
Pendant la nuit, les soldats se répandaient dans le village, s’enivrant dans les cabarets, insultant les habitants, prenant des libertés avec leurs femmes et se rendant, en somme, si généralement odieux qu’avant qu’une semaine se fût écoulée, les citoyens de Val-d’Orno auraient volontiers troqué leurs hôtes militaires contre Corvino et ses coupe-jarrets.
Dix jours environ après l’occupation du village par les soldats, les citoyens apprirent avec une satisfaction non déguisée que leurs garnisons allaient être rappelés à Rome pour protéger le Saint-Siège contre les républicains.
Le bruit d’un changement de gouvernement était parvenu même dans ces régions reculées des montagnes. Il ne manquait pas au Val-d’Orno de citoyens disposés à répéter : E viva la republica !
Et le syndic eût été l’un des premiers à lancer à l’écho ce cri régénérateur.