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Une semaine s’était écoulée depuis le jour où les brigands étaient rentrés dans leur repaire des montagnes.
Le butin conquis avait été accaparé par trois ou quatre d’entre eux, plus particulièrement favorisés par le hasard. Ceux-là étaient déjà les plus riches individus de la bande ; car dans les montagnes d’Italie, comme à Hombourg et à Bade, le banquier ramasse, en fin de compte, le gain de tous les joueurs. Dame Fortune accorde à ses poursuivants des faveurs passagères ; mais celui qui est assez hardi ou assez habile pour résister à ses rigueurs finit toujours par la maîtriser.
Parmi les gagnants se trouvait naturellement le capitaine. Aussi vit-on Cara Popetta surcharger ses doigts de bagues, ses chaussures d’ornements et son cou de colliers.
Puis on commença à parler d’une nouvelle expédition, destinée à fournir de nouveaux éléments au beau jeu de Pile ou Face.
Cette expédition ne devait pas être de longue durée. On comptait simplement descendre dans une des vallées du voisinage et enlever, si la chance le permettait, quelque petit propriétaire qui se serait hasardé à quitter la grande ville pour venir visiter ses domaines, ou mettre à sac un village.
Il fallait bien passer le temps jusqu’au retour du messager expédié en Angleterre et dont on attendait avec impatience l’arrivée. Le confrère anglais des brigands n’avait pas manqué de parler de la grande fortune du père de leur prisonnier à ses camarades, qui fondaient les plus brillantes espérances sur la rançon demandée par leur capitaine. Avec cinq mille livres sterling, près de trente mille pezzos, ils pouvaient jouer un mois durant et dormir le mois suivant sans s’inquiéter des soldats envoyés à leur poursuite.
La petite expédition, résolue comme intermède, fut rapidement organisée ; les trois quarts de la bande seulement devaient y prendre part. Les femmes, y compris Cara Popetta, restaient au camp.
Le prisonnier ne connut le départ des bandits que par le calme relatif qui régna autour de lui. On se querellait bien encore ; mais les discussions avaient évidemment lieu entre femmes. Leurs voix, moins retentissantes, étaient tout aussi énergiques et leurs expressions non moins grossières.
Comme leurs cheveux coupés court, leur vocabulaire semblait avoir été dépouillé de toute son élégance. Si Henry Harding avait eu l’esprit plus tranquille, peut-être se serait-il distrait en écoutant les disputes qui s’élevaient souvent juste au-dessus de sa fenêtre.
En ce moment, il ne songeait qu’à une chose, à l’état de dégradation où peut tomber la femme lorsqu’une fois elle a déserté le sentier de la vertu.
Beaucoup de ces femmes étaient belles ou l’avaient été, avant de tomber dans la fange. Quelques-unes, sans doute, espoir et joie de leurs familles, pour s’être un jour trop éloignées de leur village, y étaient rentrées flétries, ou n’y avaient jamais reparu.
En réfléchissant au sort de ces infortunées, Henry sentait son cœur défaillir. Ce sentiment se transformait en désespoir quand il pensait que Lucetta Torreani, la pure et innocente jeune fille, pourrait faire un jour partie de cette légion de démons féminins.
Depuis le départ de l’expédition, un rayon d’espoir avait illuminé sa cellule, aussi faible, à la vérité, que la lumière qu’y laissait pénétrer l’étroite fenêtre ; mais l’esprit du prisonnier, aiguisé par la captivité, saisirait l’ombre même, comme se rattache à une paille l’homme qui se noie. Une de ces pailles semblait s’offrir au jeune Anglais.
En premier lieu, il crut s’apercevoir qu’il lui serait possible de corrompre son geôlier. Ce n’était plus l’individu morose et taciturne qui l’avait servi jusque-là, mais un autre brigand, sinon beaucoup plus aimable, au moins plus causeur. En entendant sa voix, le prisonnier la reconnut pour celle de l’un des bandits qui étaient venus s’entretenir sous sa fenêtre. C’était celui des deux dont la nature semblait la moins perverse et que l’autre avait appelé Tomasso. Henry s’imagina, à tort ou à raison, qu’il pourrait faire quelque chose de cet homme. D’après sa conversation, Tomasso ne paraissait pas mort à tout sentiment humain.
À la vérité, il avouait avoir passé quelque temps dans une prison pontificale. Mais il en était arrivé autant à plus d’un martyr, politique ou autre. Son plus grand crime était certainement l’honorable métier qu’il exerçait aujourd’hui ; mais ceci aussi pouvait provenir d’une semblable cause.
Ainsi pensait Henry et ses présomptions se confirmèrent quand il eut causé avec son nouveau geôlier.
Il avait un autre sujet de réflexions tout aussi consolantes. Le premier repas que lui apporta Tomasso, après le départ de la bande, ne ressemblait en rien à ceux des jours précédents. Au lieu d’un macaroni, souvent mal préparé et insipide, on plaça devant lui du mouton, des saucissons, des confetti et une bouteille de Rosolio.
– Qui peut m’envoyer toutes ces bonnes choses ? pensa le jeune homme, surpris de ce changement de régime.
Henry garda pour lui ses réflexions jusqu’après le dîner qui fut aussi délicat que le déjeuner.
Il posa alors la question à son nouveau serviteur.
– La signora ! répondit Tomasso d’un ton si poli que, n’eussent été la physionomie de la cellule et l’absence de meubles, le prisonnier aurait pu se croire dans un hôtel de Rome et servi dans sa chambre par un des garçons.
Cette sollicitude se poursuivit pendant toute la journée et, à la nuit, la signora apporta en personne le souper, sans l’intervention ou l’assistance de Tomasso.
Peu après le coucher du soleil, une femme entra dans la cellule. Henry tressaillit à cette apparition aussi étrange qu’inattendue.
La petite chambre qui lui servait de prison dépendait d’un plus grand appartement, sorte de magasin où les brigands déposaient les articles les plus encombrants de leur butin et leurs provisions.
Cet appartement était percé d’une haute fenêtre à travers laquelle brillait la lune ; et ce fut seulement quand la porte s’ouvrit et à la pâle lumière qui éclairait la chambre voisine, que le jeune Anglais s’aperçut de l’entrée de la nocturne visiteuse.
Qui était-elle ?
Le doute ne dura qu’un instant. À la haute taille qui se profila sur le seuil, à la nature et à la coupe des vêtements, Henry reconnut l’épouse du chef. Il avait remarqué qu’elle seule, parmi toutes les femmes de la bande, affectait de conserver les habits de son sexe.
Henry se demandait avec d’autant plus d’anxiété ce qu’elle pouvait lui vouloir, qu’elle s’était glissée dans la cellule avec précaution et comme si elle craignait d’être observée ou suivie.
Elle était entrée sans bruit dans la première chambre et ce fut tout aussi doucement qu’elle ouvrit et referma derrière elle la porte de communication.