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Le prisonnier avait sauté sur ses pieds et se tenait debout au centre de sa cellule.
– Ne craignez rien, signor Inglese : dit l’étrange visiteuse d’une voix si basse qu’elle semblait un murmure.
En parlant ainsi, elle s’avança à tâtons au milieu des ténèbres et se trouva bientôt si près que le prisonnier sentit un souffle glisser sur son visage, tandis qu’une main se posait doucement sur son épaule.
– Qu’y a-t-il ? demanda-t-il en tressaillant, mais non de frayeur.
– Ne craignez rien répéta la voix caressante. Je ne vous veux aucun mal… Je ne suis qu’une femme… Popetta !… Vous souvenez-vous de moi ?
– Oui, signora. Vous êtes l’épouse du chef Corvino.
– Épouse !… Ah ! si vous disiez esclave, vous seriez plus près de la vérité. N’importe, signor ! cela ne vous intéresse en rien.
Un profond soupir accompagna ces paroles.
Le captif resta silencieux et attendit. La main posée sur son épaule était retombée dans le mouvement de recul causé par sa stupéfaction.
– Vous devez être surpris de me voir lui, dit Popetta avec le langage et le ton d’une grande dame. D’après ce que vous avez vu, vous devez croire que mon cœur est de marbre. Vous avez le droit de penser ainsi.
– Non, répondit le captif, incapable de déguiser sa surprise ; vous êtes, sans aucun doute, plus malheureuse que coupable.
– Oui ! oui ! répliqua-t-elle précipitamment, comme si elle ne se souciait pas de s’appesantir sur les souvenirs réveillés par ces paroles. Signor, je suis venue pour parler non pas de mon passé… mon passé !…, mais de votre avenir !
– Mon avenir !
– Oui, signor. Il est effrayant.
– Et en quoi ? demanda le jeune Anglais. Sûrement, je serai bientôt mis en liberté ? Que m’importent quelques jours, quelques semaines même de captivité ?
– Caro signor, vous vous trompez étrangement. Je ne parle pas de captivité, bien que vous puissiez trouver la vôtre assez pénible. – Mais que deviendrez-vous dès qu’il sera de retour ? Vous ne connaissez pas comme moi sa brutalité.
– Étrange langage pour une femme parlant de son mari ! pensa Henry Harding.
– Oui, j’ai peur, continua-t-elle, si la lettre que vous avez écrite reste sans réponse, je veux dire si elle n’apporte pas votre rançon. Dites-moi, signor ; qu’avez-vous écrit ? Parlez franchement.
– Je croyais que vous en connaissiez le contenu. Ne m’a-t-elle pas été dictée en votre présence ?
Je sais, je sais ; mais était-ce bien tout ?… J’ai vu que vous éprouviez de la répugnance à signer. Vous aviez pour cela une raison.
– Certainement.
– Quelque différend avec votre famille. Vous n’êtes plus au mieux avec votre père, n’est-ce pas ?
– Quelque chose comme cela, répondit le jeune Anglais qui ne vit aucune raison pour déguiser la vérité, si loin de son pays.
– Je le pensais, dit Popetta. Et ce différend, continua-t-elle d’un ton plus anxieux, est-il de nature à empêcher votre père d’envoyer la riscatta ?
– Peut-être.
– Peut-être, signor ! Vous traitez trop légèrement cette affaire, comme vous l’avez toujours fait, d’ailleurs. Vous possédez une force d’âme peu commune et qu’on ne peut s’empêcher d’admirer. C’est ce qui m’a amenée ici.
Ces mots furent encore accompagnés d’un long soupir qui redoubla la surprise du prisonnier.
– Vous ne savez pas, continua Popetta, le sort qui vous attend, si la riscatta n’est pas acquittée.
– Mais encore !… Il a donc été fixé par avance ?
– Oui, et depuis longtemps… C’est toujours l’habitude de Corvino.
– D’abord, on vous coupera les oreilles qui seront enfermées dans une lettre et envoyées à votre père, avec une nouvelle mise en demeure pour la rançon. Et puis……
– Et puis ? demanda le captif avec un peu d’impatience, car il commençait à croire à la menace que lui avait deux fois déjà faite Corvino.
– Si l’argent n’est pas envoyé, vous serez mutilé de nouveau.
– Et comment ?
– Signor, je ne puis vous le dire. Il y a diverses sortes de mutilations que je ne connais pas. Il vaudrait mieux pour vous que la réponse ne laissât aucun espoir de rançon… vous échapperiez à la torture et vous seriez immédiatement fusillé.
– Vous voulez plaisanter, signora !
– Plaisanter !… non, non !… J’ai vu… C’est la coutume de Corvino… de ce monstre auquel je suis liée pour mon malheur… et de sa bande… Ils ne feront pas pour vous une exception.
– Vous êtes venue vers moi en amie, n’est-ce pas ? demanda le prisonnier, comme pour éprouver la sincérité de son interlocutrice.
– N’en doutez pas !
– Eh bien, vous avez sans doute un conseil à me donner.
– Certainement !… C’est d’écrire de nouveau à vos amis. Vous devez en avoir, signor, vous le fils d’un galantuomo… à ce qu’assure votre compatriote Ricardo. Priez vos amis de voir votre père, de lui démontrer la nécessité d’envoyer la somme exigée pour votre rançon. C’est votre seule chance d’échapper au sort affreux qui vous menace.
– Il y en a une autre, dit le captif d’une voix insinuante.
– Une autre ?… Laquelle ?
– Votre protection, signora.
– Et comment puis-je vous servir ?
– En me procurant les moyens de m’échapper.
– C’est possible… mais très-difficile… Il me faudrait exposer ma vie… Le voulez-vous, signor ?
– Non, non !… un tel sacrifice…
– Ah ! vous ignorez combien je suis surveillée ! Pour parvenir jusqu’à vous, il m’a fallu corrompre Tomasso. La jalousie de Corvino…Ah ! signor Inglese, on me trouvait belle, autrefois… Vous ne le croyez pas, vous ?
Elle posa, de nouveau sa main sur l’épaule du jeune Anglais qui la repoussa encore, mais avec plus de douceur. Il craignait de blesser l’amour-propre de Popetta et de réveiller la passion de fauve qui sommeillait dans cet étrange cœur d’Italienne.
Il fit une réponse évasive, un compliment complètement dénué de sincérité.
– S’il connaissait cette entrevue, continua-t-elle en faisant encore allusion à Corvino, je serais condamnée à mort… nos lois sont formelles. Croyez-vous, maintenant, signor, que je sois disposée à vous venir en aide ?
– Vous voulez que j’écrive, alors ? Comment faire ? Comment ma lettre arrivera-t-elle à destination ?
– Je m’en charge. Voici quelques feuilles de papier, de l’encre et une plume. J’ai tout apporté. Je n’ose vous donner de la lumière. Corvino est dur pour ses prisonniers, afin que leurs amis se décident à obtenir leur liberté. Dès que le soleil éclairera votre cellule, écrivez. Tomasso prendra votre lettre en vous apportant à déjeuner. Je me charge du reste.
– Merci ! merci ! s’écria Henry d’un ton pénétré, en saisissant avec empressement ce que lui présentait Popetta. Une nouvelle idée venait de surgir, dans son esprit. Merci ! répéta-t-il… Je vous obéirai.
– Buona notte ! dit la bandita en lui serrant la main d’une façon qui témoignait plus que de l’amitié. Buona notte ! galantuomo ! Dormez sans crainte ! si jamais vous avez besoin de la vie de Cara Popetta, elle vous appartient.
Cette pression, bien qu’à peine comprise, éveilla chez le jeune homme un sentiment voisin de la répulsion.
Il se trouva heureux quand il put se dégager et plus heureux encore quand Popetta disparut en fermant le plus doucement possible la porte de la cellule.