Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE XXXV Rédaction difficile

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CHAPITRE XXXV

Rédaction difficile

Aussitôt que le captif fut convaincu du départ de la visiteuse, il se laissa tomber sur son lit les feuilles pour méditer tout à son aise sur ce qui venait de se passer entre lui et Popetta.

 

Quel pouvait être le motif du conseil qu’elle lui avait donné ? N’était-ce pas un leurre ? Ces protestations de dévouement ne cachaient-elles pas une trahison ?

 

Il ne s’arrêta pas longtemps à cette idée. Pourquoi le trahir ? N’était-il pas déjà au pouvoir absolu des bandits ? Sa vie ou sa mort ne dépendait-elle pas de leur bon vouloir ? Que pouvaient-ils désirer de plus.

 

– Ah ! pensa-t-il, je vois clair, maintenant. C’est l’œuvre de Corvino. Il peut avoir imposé ce rôle à sa femme pour être plus sûr d’obtenir l’argent de ma rançon. Il a pensé qu’un conseil donné aussi artificieusement me terrifierait et m’engagerait à m’adresser à mon père d’une façon plus pressante.

 

Et cependant cette interprétation ne le satisfaisait pas complètement. Quel besoin avait le bandit d’imaginer un plan semblable ? N’avait-il pas dicté la première lettre ? Si des instances plus énergiques avaient été nécessaires, n’en aurait-il pas exigé l’expression ?

 

Sa conjecture était donc insensée.

 

Mais alors, en supposant Popetta sincère, quel était le but de sa démarche ?

 

Henry Harding était trop jeune pour avoir profondément étudié le cœur de la femme. Son unique expérience en pareille matière était d’une nature toute différente. Il avait bien une vague idée des aspirations de Popetta ; mais il lui répugnait de s’y appesantir.

 

Abandonnant à l’avenir l’explication des intentions cachées de cette étrange femme, il ne s’inquiéta que de leur sens littéral. Elle avait promis de lui venir en aide dans l’accomplissement d’un dessein qui avait déjà traversé son esprit sans qu’il sût comment le mettre à exécution. C’était d’écrire à Luigi Torreani, à Londres, pour le prévenir du danger qui menaçait sa sœur.

 

Il pouvait, en même temps, écrire à son père et en termes pressants, comme on le lui avait conseillé. Il commençait, en effet, à comprendre qu’il se trouvait lui-même dans une situation très-grave.

 

La conduite des brigands, qu’il avait été à même d’observer attentivement depuis huit jours, avait produit sur lui une sérieuse impression et effacé complètement les idées préconçues puisées dans les scénarios d’opéras-comiques.

 

Il y a loin, en effet, du brigand vu d’une stalle d’orchestre, dans tout le pittoresque de son costume imaginaire, au bandit perché comme un aigle sur la cime d’une montagne italienne.

 

Tout annonçait une crise imminente. Henry dut secouer un stoïcisme qui prenait sa source autant dans une force d’âme bien réelle que dans une heureuse ignorance, et, incapable de fermer les yeux, il attendit impatiemment le jour.

 

Dès que l’aube blanchit le pavé de sa cellule, il prit le papier que lui avait laissé Popetta, s’étala sur les dalles, se coucha sur le ventre et écrivit les deux lettres suivantes :

 

« Cher père, vous avez recevoir la lettre que je vous ai écrite il y a huit jours et qui, j’ai tout lieu de le croire, vous a été portée par un messager spécial. Je ne doute pas que son contenu ne vous ait surpris et peut-être chagriné. Cet appel, je ne me sentais, je l’avoue, que peu de disposition à vous l’adresser ; mais il a été formulé sous la dictée d’un brigand qui suivait ma plume en tenant un pistolet braqué sur ma tête. Aujourdhui, les circonstances sont changées ; je vous écris sur le pavé d’une cellule où je suis retenu prisonnier et sans que mes geôliers en aient connaissance. Que puis-je ajouter à ce que vous savez déjà, sinon qu’en ce moment j’obéis à un conseil qui m’a été donné ? D’après ce que je viens d’apprendre, ma première lettre ne renfermait que l’expression de la vérité, bien qu’alors je n’en fusse pas persuadé. La menace que m’a faite le chef des brigands sera irrévocablement exécutée, si la somme qu’il réclame ne lui est pas envoyée. Le premier acte de la tragédie consistera à me couper les oreilles et à les envoyer à votre adresse, qu’il a apprise d’une manière étrange et que je crois devoir vous dévoiler. Celui dont il tient les renseignements concernant notre famille est le garde-chasse chassé par vous, Doggy Dick, qui s’est affilié à la bande. Comment ce misérable se trouve ici, c’est ce que j’ignore absolument. Mais je sais que, de tous les bandits, c’est celui qui me veut le plus de mal. Il se rappelle la correction que je lui ai administrée et il prend grand soin de m’en faire souvenir.

 

« Maintenant, cher père, vous connaissez ma situation, et si vous croyez devoir sauver votre fils indigne, hâtez-vous d’envoyer la somme exigée. Peut-être penserez-vous que cinq mille livres c’est beaucoup payer une vie comme la mienne. Je le pense aussi ; mais malheureusement il ne m’est pas permit de m’estimer à ma propre valeur. Si la somme vous semble trop forte, sans doute n’auriez-vous pas d’objection à disposer immédiatement des mille livres que vous me destiniez après votre mort et je tâcherai d’obtenir les meilleures conditions possibles des gredins qui me tiennent entre leurs griffes. »

 

« Dans l’espoir de recevoir votre réponse par retour du courrier, ma lettre devant, je crois, vous parvenir par la poste, je suis, cher père, votre fils étroitement gardé.

 

« Henry HARDING. »

 

« Au général Harding,

 

« Beechwood-Park, comté de Bucks, Angleterre. »

 

« Cher Luigi, – Je n’ai que le temps de vous dire deux mots. Je suis prisonnier d’une bande de brigands… celle de Corvino dont, si je ne me trompe, je vous ai entendu parler. Son repaire se trouve dans les montagnes napolitaines, à environ quarante milles de Rome et à vingt milles de votre ville natale. J’ai aperçu votre sœur, tandis que, captif, je traversais la ville. Je ne la connaissais pas alors, mais j’ai, depuis peu, appris, à son sujet, quelque chose que j’hésite presque à vous communiquer. Je le dois cependant et c’est l’unique but de la présente lettre. Lucetta court un grand danger. Le chef des bandits a des vues sur elle ! J’en ai été informé par une conversation entre brigands que j’ai eu la bonne fortune d’entendre. Je n’ai pas besoin d’en dire davantage ; vous savez mieux que moi ce qui vous reste à faire. Mais vous n’avez pas un instant à perdre

 

« Tout à vous.

 

« HENRY HARDING. »

 

Ces deux lettres étaient écrites, pliées et scellées longtemps avant l’arrivée de Tomasso apportant le déjeuner.

 

Sans dire un mot, le brigand les glissa dans la poche de côté de sa veste et se retira.

 

Cette nuit même elles se trouvaient dans le sac aux dépêches du steamer faisant le service entre Civita-Vecchia et Marseille.

 


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