IntraText Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText | Recherche |
Nouvelle africaine en vers |
Link to concordances are always highlighted on mouse hover
Nous avons tous l’ame romaine,
Depuis César jusqu’à Guillot ;
De l’Univers, quand on feroit un lot,
Chacun de nous prétendroit à l’aubaine.
Mais d’où nous vient d’avoir l’ame si vaine ?
Savans, ceci n’est pas à dédaigner,
Indiquez donc pour la lutte prochaine
Un prix à qui pourra mieux désigner,
Dans tous les rangs de cette race humaine,
D’où peut venir cette soif de régner.
Existe-t-il quelque part un terrier,
Ne pourroit-on trouver quelque papier
Qui nous prouvât que notre espèce est reine ?
On ne doit pas y regretter la peine :
La découverte a de quoi la payer.
Pour nous aider, en matière aussi neuve,
Si notre instinct fournissoit une preuve ;
N’est-ce donc rien qu’un instinct général ?
Si tous les chiens chassent ou bien ou mal,
Auroit-on tort de vouloir en conclure
Que tous les chiens sont chasseurs par nature ?
Or…, mais laissons le sujet entrepris
À ceux qui vont se disputer le prix.
Pour moi, qui tout au plus me pique
Il faut que je passe en Afrique ;
Et tandis que l’on va, discutant notre droit,
Prouver que les humains sont moins fous qu’on ne croit,
Tous ceux que de régner la fureur aiguillonne,
Y pourront, sous mes pas, trouver une couronne.
Nous sommes à Madagascar ;
Le calme ou quelqu’autre hasard,
Les gens dont nous allons parler.
Le compas que le marin pointe,
Vient de relever Foule-Pointe ;
C’est là qu’ils vont se déballer.
Qu’on s’approche : la côte est saine ;
Le vaisseau s’y joint à la plaine,
C’est d’abord l’eau qu’il faut chercher ;
Puis les fruits que le terrain donne,
Puis le bétail dont il foisonne.
Ou ne voit que des empressés ;
Mais qui sont-ils ? je vous en prie,
Ce sont des Français ! c’est assez.
Voilà des gens de connoissance :
Nous n’aurons rien de réservé.
D’abord un lieutenant s’avance,
Et quelque chose est sur leur dos,
Ce seront des présens, je pense.
Par les présens, ils ont appris
Qu’on profite en plage étrangère,
Où les cadeaux n’ont pas leur prix
Cela forme un singulier groupe :
Il est tout nu ; comme il est noir !…
Les deux troupes se sont fait face :
On voudroit se parler ; bonsoir :
L’un babille, l’autre grimace ;
Aucun ne s’entend ; le temps passe ;
Enfin, le geste prend la place
Qui fait tant de bruit au parloir.
On s’entend mieux ; on s’achemine,
Confidemment, comme il paroît ;
On trouve au pied d’une colline
Poing sur le flanc, tête élevée,
Qui n’est ni turban ni bonnet ;
Autour des reins une ceinture,
Large assez pour cacher aux yeux
Ce qu’on y dérobe en tous lieux,
Ce quidam fier, mais point bravache,
A sous le nez double moustache.
À droite, à gauche, on compte en tout
Placés très-près de sa personne ;
Ce sont gens dont le poil grisonne.
Plus loin est une troupe armée,
Au chaud, cette troupe aguerrie
Semble en braver l’intempérie ;
Peu de gens devinent, je gage,
L’importance du personnage.
Eh bien ! j’en réponds, sur ma foi,
Je viens de vous montrer un roi.
Qui fait le roi ? C’est la puissance ;
Quand il parle, il n’a jamais tort :
Bon jusque-là ; mais, ô démence !
Notre ambassade, qui s’avance,
Le Français veut gesticuler.
Officier ! vous pouvez parler,
Dit gravement notre monarque :
Le discours n’avant rien qui marque,
Nous commençons par l’abréger.
Il faut de l’eau, de la volaille,
Du bois et quelque victuaille :
Suivez-moi jusqu’à mon palais,
Dit le prince, et tout marche en paix ;
Le Français à bon droit s’étonne :
Ce mot palais bien haut résonne ;
Puis un noir parloit son langage
Sans hésiter : allons, courage,
L’homme, qui, comme nous s’explique,
N’apprit pas le français pour rien :
Ou bien ce seroit chose unique.
Le palais n’étoit pas bien loin ;
On n’y voit vase ni peinture ;
Et si, pour s’asseoir sur la dure,
Déjà le prince est en posture.
le roi.
Lieutenant, Dieu vous donne paix,
Asseyez-vous : je vous connois.
le lieutenant.
Vous me connoissez… d’aventure :
N’êtes-vous pas ?… (à part) c’est lui, j’en jure.
N’êtes-vous pas Thomas Farais,
Qui nous causa tant de regrets ?
le roi.
C’est moi, vous voyez la posture
Que le sort m’a fait prendre ici ;
J’y règne, et c’est chose bien dure.
le lieutenant.
De grâce, expliquez-moi ceci :
Que vous y faites, ni pourquoi
Je vous y trouve.
le roi.
Je vais vous conter mon histoire.
Mais d’abord commençons par boire.
Les Anglais fréquentent ce lieu,
Et j’ai chez moi de tout un peu,
Et bien plus que je n’en désire.
J’étois brouillé, mais dès le port,
Cet homme, cherchant à me nuire,
Dès que nous fûmes dans le bord,
Sur ma conduite et mon ouvrage ;
Me faisoit maltraiter à tort
Et retrancher1. Ce personnage
Me déplut tant, qu’en un transport,
Un jour qu’il cavoit au plus fort,
M’accablant d’un nouvel outrage,
Je l’étendis sur le plat bord,
Et crus en avoir fait un mort.
Nous nous trouvions dans ce parage :
Il faisoit calme, sur-le-champ
Je saute à l’eau, je plonge, nage,
le lieutenant.
Tout l’équipage
le roi.
La frayeur me serroit de près,
Mes deux bras me servant de rame.
Et ma culotte au vent de bise,
Au réveil, quelle est ma surprise,
Mes voleurs sont là dans l’attente,
De voir, quand je serois debout,
S’il n’est rien sous moi qui les tente :
Car ils n’ont plus rien à trouver
Sur moi, qui suis nu comme un ver.
Voyant que rien ne se présente,
Pour me quitter, on parlemente ;
Entre maligne et caressante,
Pensent à prendre leur chemin.
Que faire ? il falloit bien les suivre,
J’étois tourmenté par la faim ;
Le plus pressé c’étoit de vivre.
Je prends mon parti sur-le-champ
Nous sommes rendus au village ;
À m’abandonner quelques fruits
Je les prends ; on me laisse faire,
D’un peu de riz, d’un peu de bière
Leurs yeux paroissent réjouis,
La complaisance est nécessaire.
Ce que je fis pour leur complaire :
Pour acquérir la bourgeoisie,
Trois jours après je me marie.
Pour ma noce il faut me vêtir,
Que faire pour vaincre l’obstacle ?
Le jennipas1 me teint en noir,
Et l’huile en est le polissoir.
J’en fus mieux accueilli de tous,
Croyant que je cherchais ses goûts.
Cependant quelque temps se passe
Viennent fondre sur nos cantons.
Il fallut se mettre en défense :
Nous nous armons en diligence.
Un autre a bientôt pris la place :
Toujours en tête, il est plastron ;
S’il vouloit faire volte face,
Celui que l’on venait d’élire,
Fit quelques pas en reculant :
On l’assassine au même instant.
La retraite fut meurtrière ;
La nuit vint garantir ma peau,
En la couvrant de son manteau.
Les bois nous servent de retraite ;
Mais quand il fallut faire un roi,
L’Arabe inspirant de l’effroi,
Nul n’en voulut prendre l’emploi ;
Enfin, ils s’en viennent à moi.
J’aurois dû les envoyer paître.
le lieutenant.
Je ne comprends pas le pourquoi :
En quelque part que ce puisse être ;
le roi.
Oui, volonté. La chose est bonne.
C’est sur ce ton que l’on raisonne,
Quand on juge légèrement.
J’ai bien la tête aussi bretonne
Qu’on puisse l’avoir ; cependant,
Sans vous en dire le comment,
Toutes les choses que j’ordonne,
On me les fait vouloir avant.
Mais poursuivons : je me vois maître ;
Je m’en défendis mal peut-être.
Mais maître après que, toutefois,
Tant pis si ceci vous ennuie ;
Mais je juge très-à-propos
De vous dépeindre en quatre mots
Dans la terre on prépare un trou,
Un large et profond casse-cou.
Il se soutient par l’entremise
De quelques bâtons de bois vert,
Par qui le piége est recouvert.
Il faut qu’au milieu j’avance,
Environné de l’assistance,
Qui tient exactement le bord :
Mais le danger devient plus fort,
Lorsqu’on vient, en belle ordonnance,
Des biens du pays l’abondance.
Que si, quelque temps, je balance
À les répandre, à tout hasard,
Sur le peuple qui m’environne,
Le plancher, que le poids étonne,
Sous mes pieds va bientôt faillir :
Oh ! ce quart-d’heure est bien maudit :
J’en suis dehors : on m’environne.
Jurez-nous d’être tout à tous,
Et de n’être jamais à vous.
Ils m’ont dit vrai, par la jernie !
Je leur appartiens, et renie
Le jour où, faute d’autre emploi,
Je consentis qu’on me fît roi.
le lieutenant.
Mais, Farais, je sens qu’à la guerre
Votre rôle pourroit déplaire ;
Du reste, ne manquant de rien.
le roi.
Mon lieutenant, j’ai trop de bien.
Autour de nous quand tout regorge,
On s’en donne jusqu’à la gorge ;
Par être rebuté de tout.
le lieutenant.
Ménagez votre jouissance.
le roi.
Oui, moi, donner dans l’abstinence,
C’est une plaisante ordonnance.
Il ne faut pas que le besoin,
le lieutenant.
Mais vous avez pris une épouse…
le roi.
Bien plus d’une, et n’en avoir point
le lieutenant.
Vous êtes maître sur ce point.
le roi.
Je le voudrois ; mais ma personne
Est la récompense de ceux
De vouloir me donner leurs filles,
Pour que j’honore leurs familles.
Si je préfère l’un d’entre eux,
À l’instant l’autre le jalouse.
On vient me tourmenter : j’épouse.
Puis de bâtards une abondance ;
J’en suis effrayé quand j’y pense.
le lieutenant.
le roi.
Rien de tout cela ne m’est cher.
le lieutenant.
Pas une femme qui vous plaise ?
le roi.
Vous en parlez bien à votre aise :
Tout cela rampe devant moi,
Si bien qu’à peine les connois-je.
Chacun pour sa femme est un roi.
J’ai bien un autre privilége ;
J’inspire une sorte d’effroi :
Dès qu’on me voit on se prosterne.
C’est un plaisir d’être servi :
Il m’est avis que l’on me berne.
le lieutenant.
Moi, j’en mettrois une à son aise.
le roi.
Mettez le pied dans la fournaise,
Le pas seroit moins hasardeux.
Jusqu’à ce point ne se ravale ;
Ailleurs, sans doute, l’on fait mieux :
On a des femmes et des belles ;
Nous, nous n’avons que des femelles ;
Quant à moi, j’en ai jusqu’aux yeux.
C’est un bétail bien ennuyeux.
Au moins, quand je n’en avois qu’une,
Je supportois mon infortune ;
Elle étoit plus bête qu’un chien ;
Mais souvent un chien intéresse ;
Et, quoique je la tinsse en laisse
En ce temps je ne risquois rien.
Mais aujourd’hui qu’on m’environne,
Si je veux garder la couronne,
Et, sur ce point, on m’espionne.
le lieutenant.
le roi.
J’aurois peine à me l’expliquer ;
Qui, dans ma fortune première,
Me sembleroit un triste sort.
Il faudroit quitter un trésor ;
Et de quoi remplir une chambre
De rassade, de perles, d’ambre,
D’aucun plaisir ce n’est le gage,
Et mon ame y tient, dont j’enrage.
Il n’est pas jusqu’à mon sérail,
Dont, pour deux sous, j’offre le bail
Que je ne quitterois, je pense,
Que pour un autre en espérance.
Encor que ce soit sans plaisir,
Cette jouissance m’attache.
Puis ces noirs que j’ai régentés,
Me retrouvant dans l’impuissance,
Pourroient bien en tirer vengeance.
Chose à quoi l’on ne se fait pas,
Quand long-temps on a fait le prince,
Est de voir l’homme le plus mince
Je ne puis faire un autre rêve,
Ou que j’y règne, ou que j’y crève ;
Mais pour me tirer d’embarras,
Il faut que vous fassiez en sorte
De m’en ouvrir demain la porte.
le lieutenant.
Et rien, je crois, n’est plus aisé ;
le roi.
Ma cohorte,
Qui, malgré moi, partout m’escorte,
N’y viendra pas ; elle me suit,
Quand c’est elle qui me conduit.
Mais, écoutez ; faites en sorte
De nous envelopper. Je puis
Changer, dans les lieux où je suis,
Ma résidence journalière.
Ma maison, qui n’est pas de pierre,
Se porte à l’endroit que je veux.
Je campe dans un chemin creux,
Mon trésor suit ; vient l’escalade,
Et vous nous enlevez tous deux ;
Alors, par le droit de la guerre,
Nous sommes prisonniers.
le lieutenant.
Au mieux
Mais ce coup est trop hasardeux :
Non pour y déclarer la guerre,
Mais pour y demander l’ancrage,
Et vous nous proposez un vol !
le roi.
Vous ne causerez nul dommage :
Qui n’en feroit pas plus que moi.
le lieutenant.
Sans rien blesser, on peut, je pense,
En usant du droit du plus fort,
Et laissant là votre chevance,
Vous réclamer sans faire tort.
le roi.
Oui, je reverrais la Bretagne,
Et je m’y montrerois sans bien.
Si la misère m’accompagne,
J’aime mieux être roi que rien.
le lieutenant.
Nous subjuguent plus qu’on ne croit :
Et je vais crier, le roi boit.