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SI j’avais
l’honneur d’être père de famille, je n’oserais pas écrire cet article, tant je
craindrais d’exposer ma race au ressentiment des nourrices futures ; il y a
trop de petits vices, trop de péchés mondains, trop de qualités négatives à
dévoiler. La seule chose qui pourrait peut-être accroître mon courage, c’est
cette pensée consolante qu’en général les nourrices ne savent pas lire.
Quoi
qu’en puisse dire Jean-Jacques Rousseau, pendant longtemps encore, sinon
jusqu’à la fin du monde, toutes les dames de France, et celles de Paris en
particulier, continueront à ne pas allaiter leurs enfants. Ce sont pour la
plupart d’excellentes mères de famille, irréprochables à l’endroit des moeurs,
élevées dans le respect de l’opinion et la crainte du bavardage, et qui savent
à une unité près le nombre de sourires et de valses qu’elles peuvent oser sans
risquer de se compromettre. Si donc elles n’allaitent pas les héritiers que la
Providence leur octroie, c’est que toute leur bonne volonté échoue devant ces
deux grands obstacles indépendants l’un de l’autre : le mari et le bal.
Pour ces pauvres femmes, le monde est un despote
impertinent auquel il faut obéir sous peine de voir l’ennui se glisser au sein
du ménage : le bal ne souffre point de rival, et si les jeunes mères donnaient
leur lait à leurs enfants comme elles leur ont donné la vie, que deviendraient
les fêtes, les parures, les danses, les concerts ? La chambre à coucher serait
un cloître habité par la solitude, et nous savons beaucoup de hauts dignitaires
de l’état, beaucoup de satrapes de la banque, qui ne voudraient pas d’une vertu
dont le premier acte serait d’enlever au monde les charmantes reines qui aident
à leurs projets par les grâces de leur esprit, et le charme de leur sourire.
Quant aux maris, aujourd’hui que toute chose se calcule
et s’exprime par des chiffres, ils savent combien il y a de dépenses
économiques et d’économies coûteuses ; ils n’ignorent pas que toutes les femmes
sont plus ou moins poitrinaires ou sérieusement affligées par des symptômes de
gastrite, quels que soient d’ailleurs l’éclat de leurs yeux et la fraîcheur de
leur teint. Donc l’allaitement ne pourrait que développer la malignité du mal
que leurs lèvres roses respirent dans l’atmosphère chaude ou parfumée des bals
; et quand viendrait le sevrage, un pèlerinage en Suisse ou en Italie, une
promenade aux eaux des Pyrénées, seraient indispensables pour raffermir la
santé précieuse ébranlée par les devoirs de la maternité.
Or, toutes choses égales d’ailleurs, il est plus
économique de payer une nourrice que de courir en chaise de poste avec une
adorable malade qui prend texte de ses souffrances pour se faire pardonner ses
plus chères fantaisies.
Tous les maris savent cela. Lors donc qu’en vertu de la
parole divine, qui au commencement du monde a dit aux hommes : Croissez et
multipliez, une femme riche des hautes classes de la société approche du terme
de sa grossesse, le médecin de la maison se met en quête d’une nourrice jeune
et vigoureuse.
Bientôt, par les soins de ce personnage imposant sous
un frac de jeune homme, la nourrice est amenée de la campagne. Soit
qu’elle arrive de la Normandie avec le haut bonnet traditionnel, soit qu’elle
vienne du Bourbonnais avec le chapeau de paille recourbé et garni de velours,
c’est toujours une forte et puissante fille qui trahit la richesse de son
organisation par la vigueur de ses contours. Son fichu de cotonnade grossière à
carreaux a peine à contenir les rondeurs sphériques de deux seins qui
promettent une nourriture aussi abondante que saine à l’enfant qui dort au
berceau.
La nourrice est installée. Sa chambre communique par un
cabinet à celle de sa maîtresse et tout le luxe du confort lui est prodigué.
Pauvre femme des champs habituée aux rudes labeurs de
son ménage, aux travaux incessants de la ferme, transportée soudain au milieu
des splendeurs que donne la fortune, éblouie de l’éclat qui l’entoure, elle ose
à peine se servir des belles choses qui sont à son usage, ni toucher aux
meubles qui garnissent sa chambre ; silencieuse et craintive, elle obéit sans
répondre, remue sans bruit, baisse les yeux, et prodigue à son nourrisson les
gouttes emmiellées d’un lait suave et pur.
Son
caractère a des contours arrondis comme ceux de ses formes ; toujours douce,
avenante, timide et bonne, elle sourit et remercie quoi qu’on fasse. Elle a
l’humeur calme et patiente ainsi que l’onde d’un petit ruisseau qui glisse sur
un lit de sable et de mousse, et rien ne saurait obscurcir la placide lumière
de ses yeux ou plisser l’épiderme brun de son front poli comme du marbre.
La jeune mère
s’applaudit du hasard qui lui a fait rencontrer la perle des nourrices, et
s’étonne qu’un aussi angélique caractère se puisse trouver sous la robe d’une
femme.
C’est l’aurore splendide et vermeille d’un jour souillé
d’orage. Un mois s’est à peine écoulé que déjà de petites bourrasques de
mauvaise humeur ont rendu boudeuse la bouche entr’ouverte qui n’avait jamais
fait divorce avec le rire ; les sourcils se sont froncés ; des paroles rapides,
grommelées à voix basse, accompagnent des gestes brusques qui coûtent la vie à
quelque porcelaine, tasse ou soucoupe ; et l’enfant s’endort, s’il peut, sans
le secours de la complainte.
La fille d’Ève se révèle sous l’enveloppe de la
nourrice, et la maîtresse du logis reconnaît enfin que l’ange n’était qu’une
femme, et quelle femme encore ! un vrai diable plein de malice et d’astuce, de
rouerie et d’entêtement.
Cependant la transformation ne s’opère pas avec la
magique rapidité d’un coup de baguette : la femme ne se dévoile que lentement ;
ses progrès négatifs suivent une marche oblique, mais, soyez-en bien sûr, il ne
s’écoulera pas un long temps avant que le masque ne soit tout à fait arraché.
Les premiers symptômes de la métempsycose se
développent d’ordinaire dans les basses régions de l’office ; c’est autour de
la table commune où cuisinières et laquais, grooms et femmes de chambre
dévorent, en se reposant de leur oisiveté, que la nourrice laisse apparaître
les inégalités d’un caractère revêche que la timidité, autant que la diplomatie
naturelle aux gens de la campagne, avait couvert d’un voile menteur.
Une aile de poulet est souvent la pomme de discorde ;
le majordome la réclame, et la nourrice l’exige. Le
droit des préséances de l’antichambre est mis en discussion ; l’un s’appuie sur
les galons de son habit brodé et sur l’importance de ses fonctions ; l’autre
fait parade de la sacro-sainteté de son emploi intime, qui suspend entre ses
bras l’héritier présomptif de l’hôtel. L’office se divise en deux camps ; mais
l’envie que tout domestique inférieur nourrit en secret contre les serviteurs
qui ont leurs entrées dans les petits appartements, donne la majorité à
l’intendant. L’aile de poulet tombe dans l’assiette masculine, et la nourrice
quitte l’office en roulant dans sa main le taffetas gommé de son tablier, et
dans son coeur des projets de vengeance.
Elle boude un jour, deux jours, trois jours même, s’il
le faut. La gravité la plus sombre siége sur son visage ; son allure affecte la
colère dédaigneuse d’une grande dame insultée par des manants. Un désordre
inaccoutumé préside à sa toilette, de lamentables soupirs soulèvent sa
poitrine, et bientôt la pauvre mère, inquiète, cherche à pénétrer le mystère
effroyable qu’on ne lui cache si bien que pour lui donner plus d’importance.
Enfin après mille détours, mille circonlocutions entrecoupées d’exclamations
plaintives, le fait de l’aile de poulet est révélé dans toute son horreur, avec
enjolivement de petits mensonges, de médisances anodines, de doucereuses
calomnies qui noircissent le malheureux intendant, et prêtent à la nourrice la
blancheur d’une colombe innocente et persécutée. Pauvre victime d’un
infernal complot, elle s’étiole ainsi qu’une fleur privée de nourriture ; on
lui refuse le nécessaire à elle qui prodigue son sang le plus pur au petit
bonhomme qu’elle aime tant. Au besoin, l’embonpoint progressif de sa taille, la
rotondité lustrée de son cou, orné d’un double menton, pourraient donner un
éclatant démenti à sa mélancolique élégie ; mais la mère ne voit que son fils
en tout cela. On lui a si souvent répété que les enfants ne se portent bien
qu’à la condition d’être allaités par des femmes dont rien n’altère la bonne
humeur, qu’elle tremble déjà de voir le sien pâtir bientôt, victime des
infortunes culinaires de sa nourrice.
Le majordome est appelé sur l’heure, vertement
réprimandé et sérieusement averti que l’estomac d’une nourrice a des droits
imprescriptibles auxquels il fait bon d’obéir.
A dater de ce jour, une haine sourde et profonde surgit
entre elle et la gent de l’office ; mais, orgueilleuse de sa position et fière
de son premier triomphe, elle se joue des efforts de la coalition qu’elle
domine à l’antichambre comme au salon.
Les
femmes, comme les enfants, n’ont jamais conscience de leur force qu’après
l’avoir essayée ; mais sitôt qu’elles la connaissent, elles en usent et
en abusent sans pitié ni merci. Le premier essai tenté par
la nourrice lui ayant révélé toute l’étendue de sa puissance, elle se hâte de
la mettre de nouveau à l’épreuve.
Transplantée de la campagne, où du matin au soir elle
vaquait à de pénibles travaux, dans une ville où les soins de l’allaitement
vont devenir sa seule occupation, il était à craindre que la florissante santé
de la nourrice, habituée à l’activité, à l’air, au soleil, ne s’altérât dans le
repos, le silence et l’ombre d’un hôtel de la Chaussée-d’Antin. Le changement eût été trop rapide et trop complet. Afin de ménager
à son sang et à ses humeurs une circulation toujours facile, et d’après les
conseils du docteur, on attribue à la nourrice certains petits travaux
d’intérieur qui ne demandent que du mouvement sans fatigue ; l’arrangement et
le nettoyage de sa chambre, les apprêts de son lit et du berceau en
représentent presque la totalité.
D’abord humble et résignée, elle remplit sa tâche avec
une ponctualité mathématique et une ardeur sans pareille. Mais une si louable
activité se dissipe bientôt au souffle des mauvaises passions. La nourrice, après
sa victoire sur l’office, trouve qu’il est malséant à ses maîtres de la laisser
se fatiguer à balayer, frotter et nettoyer ainsi que peut le faire une simple
femme de chambre. D’aussi viles occupations sont désormais incompatibles avec
son caractère. N’est-elle pas payée pour être nourrice et non pour être
servante ?
Alors commence une
nouvelle lutte qui se termine encore par le triomphe de la nourrice. Elle
murmure tout bas, se plaint, gémit, accuse de sourdes douleurs vagues, qui
toutes proviennent d’une grande lassitude ; si la maîtresse feint de ne pas
comprendre, les douleurs deviennent intolérables, l’appétit cesse, la fatigue
succède à la lassitude, l’accablement à la fatigue. Le médecin consulté ne
découvre aucune fièvre ; mais la mère effrayée pour l’enfant prescrit
immédiatement le repos le plus absolu, et le retour de la joie et de la santé
coïncide avec la promulgation de l’ordonnance.
La nourrice a vaincu ; une servante subalterne est
chargée d’office de l’administration de son appartement ; comme sa maîtresse,
elle gouverne et gronde quand tout n’est pas en ordre une heure après son grand
lever.
Cependant l’enfant a grandi. Il s’agite dans ses langes
ainsi qu’une carpe sur l’herbe ; plus fort, il a besoin d’air et de mouvement ;
le docteur conseille la promenade, et la nourrice avec l’enfant, l’une portant
l’autre, sont dirigés vers les Tuileries, cette patrie de l’enfance et de la
vieillesse. C’est fort bien. Mais voilà qu’au bout d’un temps fort court, la
face arrondie de la commère se rembrunit progressivement. De nouvelles
manifestations agressives éclatent dans son geste et dans sa parole ; des
réponses aigre-douces se croisent sur ses lèvres, et les symptômes de sa
mauvaise humeur apparaissent surtout au retour de la promenade. Enfin, après de
minutieuses investigations, la maîtresse parvient à découvrir que la distance
qui sépare la rue du Mont-Blanc des Tuileries est énorme pour une pauvre femme
qui, quelques mois auparavant, franchissait sans se plaindre trois ou quatre
lieues en pleines terres ; quelques tours d’allée dans le jardin, entremêlés de
stations prolongées sur les chaises, à l’ombre des marronniers, achèvent
d’épuiser ses forces. Ses jambes fléchissent, et dans ce labeur quotidien, elle
sent que le dévouement seul peut encore la soutenir. L’insomnie vient pendant
la nuit ; l’enfant crie et pleure ; au réveil la nourrice a les yeux battus, la
mère s’épouvante. Faut-il s’étonner alors si le lendemain l’équipage de madame
stationne à la grille des Tuileries, attendant qu’il plaise à la nourrice de
reprendre le chemin de l’hôtel ?
Mais l’orgueil est insatiable comme la paresse ; c’est
peu de revenir, il faut encore aller en calèche découverte, au trot de deux
chevaux coquettement harnachés ; or ce que nourrice veut, Dieu le veut, car
avant tout les nourrices sont femmes, et bientôt elle parvient à ne plus fouler
de ses pieds dédaigneux les pavés de la rue de la Paix.
Jusqu’à
ce jour les articles du budget n’avaient pas été discutés ; chaque mois la
nourrice touchait son traitement et en appliquait la totalité à satisfaire ses
fantaisies sans contrôle. Mais une mauvaise administration absorbe et gaspille
bientôt un budget ordinaire ; il arrive souvent que la nourrice cherche
vainement un écu dans le désert de ses poches et de ses tiroirs ; alors la
nécessité lui révèle le mécanisme des chapitres additionnels, des ressources
extraordinaires, des crédits supplémentaires, tous les arcanes du système
financier à l’usage des gouvernements représentatifs. Elle se pose devant ses
maîtres, femme et mari, comme un ministère devant les deux chambres, en
solliciteur. Le capital du traitement demeure intact, mais le traité est une
lettre morte que l’esprit vivifie, et l’esprit en pareille circonstance, c’est
l’adresse à exploiter les sentiments maternels. A ce jeu-là la nourrice est
d’une habileté à en remontrer aux plus fins diplomates ; il n’est pas de ruses
qu’elle n’emploie, pas de fils qu’elle ne fasse mouvoir, pas d’intrigues
qu’elle n’ourdisse !
Elle est tour à tour et tout à la fois souple et roide,
joyeuse et maussade, triste et gaie, rieuse et chagrine, naïve et madrée,
impertinente et timide. Mais toujours et sans cesse elle fait jouer son
nourrisson, comme le bélier qui brise les obstacles ; pour elle, il est le nerf
de la guerre invisible et infatigable qu’elle a déclarée à la bourse des père
et mère. L’enfant est entre ses mains l’enclume et le marteau qui lui
servent à battre monnaie.
Les
contributions indirectes qu’elle ne cesse d’obtenir, sans avoir l’air de les
demander, arrivent sous toutes les formes : en offrandes métalliques aux
anniversaires et aux jours de fêtes ; en cadeaux de toutes sortes à des époques
indéterminées ; robes, foulards, bonnets, fichus, tabliers, tout est de bonne
prise pour son insatiable vanité. A l’apparition de la
première dent, il n’est pas rare de lui voir octroyer par la mère la chaîne et
la croix d’or, objet d’une longue et patiente convoitise.
Elle se partage avec la femme de chambre, camera-mayor au
petit pied, la défroque de sa maîtresse ; à l’une ceci, à l’autre cela ;
l’adjudication se fait à l’amiable ; car dans la hiérarchie de la domesticité,
la femme de chambre est la seule personne avec qui la nourrice vive en paix,
encore est-ce à l’état de paix armée. Ce sont deux puissances qui se respectent
en se jalousant.
En ceci comme en beaucoup d’autres choses de ce monde,
la forme emporte le fond ; les intérêts triplent le capital, et il arrive à la
fin du mois que les revenus perçus d’une façon indirecte dépassent de beaucoup
le chiffre du traitement fixe.
La chrysalide a fait peau neuve. Quelques mois de
séjour à Paris ont fait tomber la rude enveloppe qui cachait le papillon frais
et dodu. La fille des campagnes a jeté, une à une et petit à petit, les pièces
de son trousseau champêtre : la Berrichonne abdique le chapeau de paille
tressée ; la Cauchoise le haut bonnet de tulle ; toutes mordent à l’hameçon de
la coquetterie, et une toilette fringante succède au déshabillé modeste de la
fermière.
La dentelle s’entortille autour d’un bonnet coquet ;
les cordons de soie d’un soulier de prunelle se croisent sur un bas de coton
blanc bien tiré ; la robe est façonnée avec sabots, ou manches plates, suivant
la mode ; un mouchoir de Baréges s’enroule autour du cou protégé par une
collerette : on dirait une grisette en bonne fortune. Tous
ces changements se sont opérés graduellement à la sourdine ; l’oeil jaloux des
cuisinières peut seul en suivre les modifications successives, depuis la jupe
de percale blanche, jusqu’au gant de peau de Suède.
Fraîche, pimpante, accorte, la nourrice dans tout
l’éclat de ses atours, se prélasse aux Tuileries en compagnie de ses collègues,
tandis que les enfants s’amusent comme ils le peuvent, en suçant leur pouce ou
leur hochet. Leurs vigilantes gardiennes ont bien d’autres choses à faire qu’à
veiller sur leurs jeux, et parce qu’on est nourrice faut-il abdiquer tout droit
à la coquetterie, cette nourriture des âmes féminines ?
Aux Tuileries la nourrice tient sa cour pleinière ;
elle a pour boudoir les quinconces de marronniers, les longues allées pour
galeries. Elle trône sur un banc ou sur deux chaises et reçoit les hommages de
ses vassaux, sur la terrasse des Feuillants en été, à la petite Provence en
hiver. Le cercle de ses adorateurs s’étend ou diminue, soumis aux variations
numériques de la garnison de Paris ; un statisticien pourrait faire le compte
des régiments qui casernent dans la capitale, d’après le chiffre des guerriers
qui flânent ou stationnent autour d’elle. L’artillerie passe l’aigrette rouge
au vent et broyant le gravier sous ses bottes ferrées ; la cavalerie tourne et
retourne, faisant reluire au soleil ses grands sabres d’acier et ses longs
éperons ; l’infanterie est au port d’arme, le shako sur l’oreille et le petit
doigt sur la couture du pantalon, comme un jour d’inspection ; on y peut
découvrir même le casque jaune du sapeur-pompier, dont l’inflammable
sensibilité est devenue proverbiale.
C’est une joute de galanterie où l’on se bat à armes
courtoises, à l’aide du pain d’épice, du sucre d’orge, de l’échaudé, modestes
offrandes d’un coeur épris, et dont chaque prétendant en uniforme se dispute le
privilége.
Ici une question se présente tout naturellement à
l’esprit, question grave dont la solution morale n’est pas sans souffrir
quelques exceptions. La nourrice, pendant son séjour à Paris, y demeure-t-elle
vertueuse comme on l’est au village, à ce que disent les romances ?
Hâtons-nous de le dire : malgré certaines apparences
équivoques, la nourrice conserve presque toujours sa vertu aussi blanche que son
tablier ; cependant, en notre qualité d’historien impartial et véridique, nous
devons ajouter que si cette vertu demeure intacte, elle le doit en grande
partie au système de surveillance active que la maîtresse de la maison exerce
envers la nourrice. La chair est faible et l’esprit est prompt, comme on sait,
et il pourrait se faire que si par hasard… Mais à quoi bon analyser l’intention
en dehors du fait ?
De ses pérégrinations diurnes sous de frais ombrages,
il résulte pour la nourrice un certain nombre de connaissances vêtues d’habits
ou de redingotes, de fracs militaires surtout, dont quelques-unes viennent lui
rendre visite jusqu’au logis. Il n’est pas rare même de les voir déjeuner, avec
d’énormes tranches de gigot et de bonnes bouteilles de vin, aux frais de
l’office. Aux questions qu’on lui pourrait faire à ce sujet, la nourrice a
toujours une réponse prête ; réponse invariable, imprescriptible, cosmopolite,
que chaque nourrice répète avec aplomb à Paris comme à Brest ou à Marseille.
Toutes ces connaissances sont des pays ; au besoin même elles
sont des pays-cousins. On aurait vraiment mauvaise grâce à refuser
quelques dîners aux parents de celle qui nourrit le jeune héritier, car il
n’est pas tout à fait impossible que la réponse soit vraie, par hasard.
La nourrice fait donc en liberté les honneurs de céans
; mais on a seulement grand soin de ne pas les lui faire en tête à tête.
Cependant dix-huit ou vingt mois se sont écoulés ; une
révolution va s’accomplir dans l’éducation matérielle de l’enfant ; une
nourriture plus vigoureuse est offerte à son estomac. La
nourrice comprend que son règne touche au crépuscule ; au lait succède le
panade. C’est alors que, pour prolonger autant que possible la douce
existence qu’elle goûte au sein de l’abondance et du far niente,
elle a recours aux ruses les plus adroites. Tout ce que son esprit
excité par la crainte lui suggère pour reculer le terme fatal, elle l’emploie.
Un quart d’heure avant la présentation de la soupe abominable qui lui donne le
cauchemar, la nourrice abreuve l’enfant de plus de lait qu’il n’en désire, et
l’enfant, qui tetterait volontiers jusqu’au de Viris illustribus,
repousse avec horreur le mets qu’on lui présente, sans prendre garde aux
cajoleries dont on l’entoure.
Ce manége dure un certain temps ; mais enfin l’heure
critique a sonné. Malgré ses roueries, la nourrice ne peut
éviter l’épreuve du sevrage, et son règne finit le jour où l’épreuve commence.
Elle se sépare enfin de son nourrisson avec des larmes
et des gémissements. Madeleine repentante ne pleurait pas davantage ; mais ce
n’est peut-être pas la tendresse seulement qui la rend si plaintive et si
larmoyante, un autre sentiment se mêle à sa douleur : elle pleure ses revenus
directs et ses ressources indirectes, sa molle oisiveté, et la chère succulente
qu’elle a si longtemps savourée. Dans la bruyante expression de ses regrets,
l’estomac a autant de part que le coeur.
Quant à l’attachement maternel qui accompagne et suit
l’allaitement, à ce que prétendent certains philanthropes, l’expérience
démontre, hélas ! qu’il ne subsiste pas longtemps, et ne résiste jamais à
l’absence. Sa durée, le plus souvent, égale la cause qui l’a fait naître, et
quand la cause n’est plus, l’attachement s’évanouit. Cependant on compte
quelques exceptions à cette fatale règle.
Lorsque la nourrice a quitté sa première place, la
comparaison de ce qui est avec ce qui a été lui fait vivement désirer de
regagner le bien perdu ; parfois elle s’évertue avec tant d’ardeur qu’elle
parvient à trouver un second enfant à nourrir immédiatement après l’autre ;
mais ce cas est rare ; les familles prudentes ne veulent pas d’un lait déjà
vieux. Le plus souvent elle retourne au pays natal, au sein de sa famille, près
de son mari. Mais elle s’est déshabituée au travail ; les souvenirs du luxe de
l’hôtel parisien la poursuivent dans la ferme, où l’aisance habite à peine.
Alors elle persuade à son mari, bon gros laboureur, simple et naïf, que la
paternité est une source inépuisable de richesse, et que chaque enfant que le
ciel lui envoie est une rente annuelle dont il lui fait cadeau, sans qu’il y
mette beaucoup du sien. La fortune viendra sans grande fatigue pour lui le jour où il aura
doté le monde d’une demi-douzaine de chérubins.
Le fermier ne sait rien à opposer à d’aussi beaux
raisonnements marqués au coin de la logique, et, Dieu aidant, il se trouve si
bien convaincu que neuf mois après son retour au village, la nourrice accouche
d’un nouvel enfant, ou, pour nous servir de son langage, d’une nouvelle rente.
Alors elle retourne à Paris et postule une place que sa
forte et belle santé campagnarde ne tarde pas à lui faire obtenir. La fermière redevient nourrice ; elle recommence encore la série
de ses travaux, de ses bouderies, de ses promenades, de ses diplomatiques
concussions ; pendant vingt nouveaux mois elle exploite une nouvelle maison, et
plus habile encore cette fois elle fait rendre à l’enfant tout ce qu’il est
possible d’espérer, en pressurant les bons sentiments qu’il inspire à sa mère.
Elle économise et fait passer au pays de petites sommes
successives qui un jour agglomérées acquitteront la valeur d’un pré ou d’un
moulin ; elle accapare peu à peu un vaste trousseau dont elle paie chaque pièce
avec un merci peu coûteux ; et elle bâtit l’aisance de son avenir en détournant
les miettes du présent.
A trente ans elle
clôt sa carrière. La nourrice a quatre ou cinq enfants au
moins, souvent plus ; la ferme appartient à son mari ; quelques petits champs
s’arrondissent alentour : elle a payé le tout avec des gouttes de lait.
L’allaitement, je dirais presque le nourriçat,
n’était mon respect pour l’Académie, est aujourd’hui une profession périodique
et lucrative qui est en grand honneur au village ; elle fait partie des
industries en usage aux champs, et beaucoup de mères villageoises la font
entrer pour une grosse somme dans l’inventaire de la dot qu’elles concèdent à
leurs filles en les mariant à quelque meunier.