IntraText Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText | Recherche |
Texte |
Link to concordances are always highlighted on mouse hover
« J'ai été élevé dans
une petite ville de la Hollande, non loin de la mer. (Moulins à vent. Canaux.
Ponts. Tulipes. Jacinthes, etc.). Nous étions calmes, d'une quiétude de
ruminants ; mais autant nos corps étaient tranquilles, autant nos esprits
s'agitaient intérieurement, comme si, là aussi, des moulins avaient tourné sous
un ciel nuageux.
« L'enseignement pratique qu'on nous donnait,
suivant les sages traditions, subissait, dans nos têtes, les plus étranges
métamorphoses. Rien de plus pondéré, de plus positif, et quels résultats
inattendus
« Il n'y avait pas au monde d'écoliers plus
attentifs et plus tranquilles. D'ailleurs tout était si tranquille dans
cette petite ville ! A peine un hanneton en mai, une carriole, une sirène au
large, un âne qui brait, le vent ou le bruit lointain de la mer.
« Notre professeur était un vieux prêtre, fort savant et
pratique. Il aimait les lettres, avait lu Jansénius, Descartes, et savait
réciter Boileau par coeur. Par contre il était d'une ignorance crasse, énorme,
fabuleuse en mathématiques, et c'était un saint homme. Il prisait, avait de
grandes lunettes et un air doux et rêveur à la Spinoza.
« Un jour de composition il nous donna, suivant son habitude,
un beau sujet. Nous restions le bec en l'air, mordant nos plumes d'oie, car on
écrivait encore avec des plumes d'oie en ma jeunesse.
« - Vous traiterez, dit-il, - et c'était pour le prix, on
était en juin, - ce sujet-ci :
« Que feriez-vous si vous étiez Dieu ? »
Ce sujet me surprend un
peu, aujourd'hui, quand j'y songe, mais en ce temps il ne me surprenait guère,
ni moi, ni personne.
Dieu, dans notre éducation religieuse, était une
personne aussi familière - quoique plus mystérieuse, - que le bourgmestre, le
curé, le meunier ou le barbier du village, et la question n'avait pas plus
d'importance que si on nous avait demandé ce que nous ferions si nous étions
ces personnes-là. Peut-être aurions-nous même été plus embarrassés ?
C'était d'ailleurs la manie de notre vénérable maître
de nous proposer ce genre de questions si à la portée d'imaginations
enfantines. C'est ainsi que nous avions déjà eu, cette même année, à répondre à
la question : que feriez-vous si vous étiez un tigre ? Que feriez-vous si vous étiez le vent ?
Invariablement certains d'entre nous, traitaient
moralement la question, sans efforts d'imagination excessifs. Etaient-ils
tigres, ils se faisaient doux comme des agneaux, ne dévoraient personne,
enseignaient, par leur exemple, la douceur à toute leur espèce. Etaient-ils
vent, ils faisaient tourner doucement les ailes ou les voiles des bons meuniers
et des bons marins et s'obstinaient à ne pas souffler sur celles des méchants.
Ils ne renversaient jamais une cheminée honnête et se promenaient au milieu des
jupons avec une hollandaise modestie. Le professeur approuvait cette moralité
dans l'art, mais ne l'encourageait pas littérairement. Ces vues lui semblaient
courtes ; il préférait les imaginatifs, les vents ou les tigres qui y allaient
rondement de leur métier de tigre ou de vent et à qui arrivaient des aventures
étranges que lui-même n'avait pas prévues. J'étais de ceux-là et - pourquoi y
mettrais-je une fausse modestie ? - le premier de ceux-là.
Donc, ce beau jour-là, je commençai par écrire en grands caractères, sur ma feuille de papier :
Ce que je ferais si j'étais Dieu ! puis je mis ma plume en bouche et réfléchis en regardant le ciel bleu par la fenêtre.
Ce que je ferais ? Pas quelque chose de banal, bien sûr, sans quoi je ne décrocherais certes pas le premier prix d'amplification française.
Il faut faire, me
dis-je, quelque chose de rare, de surhumain, d'absolument divin. Etant Dieu je
dois agir en conséquence... et je me creusai la tête comme on creuse un grand
trou avant d'y jeter l'humble gland qui doit devenir un chêne.
Que diable ferais-je si j'étais Dieu, me dis-je ?...
Du bien, beaucoup de bien ?... Ah ! Zut ! C'est ça qui serait peu drôle et peu nouveau ; ça se trouve
déjà dans le catéchisme ; il ne fait que ça du matin au soir, quand il ne dort
pas !...
Du mal, alors ? Non, j'avais trop bon cœur ; je
n'aurais pas tiré la patte à une mouche. Mais que ferais-je donc ?... Je
devenais nerveux. Sur l'horloge, au-dessus du maître, la grande aiguille
avançait. Il me semblait que le maître me regardait d'un oeil narquois qui
voulait dire : Il ne trouve pas ; je l'ai attrapé ! Il ne sait pas ce qu'il ferait s'il était Dieu et mord son
porte-plume.
Et en effet je cherchais vainement. J'avais
pensé : ne plus être Dieu, devenir homme ?... Il l'a déjà fait... Une bête ? Il
l'a fait aussi... Que n'a-t-il fait déjà ? Devenir le diable ? J'avais peur de
blasphémer....
Je regardai de nouveau le ciel ; puis mes regards tombèrent dans la rue et je fus distrait par des gamins qui y faisaient l'école buissonnière, presque sous nos fenêtres, et y jouaient à la toupie.
J'ai toujours aimé
jouer à la toupie. En Hollande et surtout dans notre ville, le pavé de petites
briques est lisse comme un tapis de billard. Puis, il faisait si beau ! Que je
voudrais jouer à la toupie, pensais-je, au lieu de me creuser ainsi la tête !
Voilà qui serait divin !
Hein ? Quoi ? Si je mettais tout bonnement ça ? C'est déjà pas banal, pour sûr ! J'exultais et me frottais
les mains ; le maître pensa : il a trouvé ! Et pendant deux heures ma plume
grinça sur le papier, dans son style naïf et fruste. D'ailleurs, je le savais,
l'idée pour notre maître était tout, la forme peu de chose, pourvu qu'elle fût
du genre sublime.
Donc, j'écrivis : Si j'étais Dieu, je voudrais jouer à la toupie ; c'est ce qu'il y a de plus amusant au monde !
Cette proposition émise, je réfléchis de nouveau. Avec quelle toupie ? La toupie hollandaise ?...
Une idée sublime me traversa l'esprit. Je prendrais le monde dans une main et un long fil dans l'autre, puis frrrt!... tourne! Elle serait lancée dans l'espace et bourdonnerait ! Je courrais derrière avec un fouet et taperais dessus. Tourne, vieille toupie, tourne ! Puis, je la lèverais entre deux doigts et la ferais tourner dans ma main ; puis je la laisserais tomber de nouveau dans l'espace et fouette !... Tout à coup, je m'arrêtai d'écrire, bouleversé. Une idée me traversait la tête : Est-ce bien nouveau ? Que diable ! Dieu sait si ce n'est pas ça qu'il fait de toute éternité ?
Ce qu'en dit le curé y ressemble dans tous les cas beaucoup !