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I | «» |
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I
C'était une nuit d'été lourde et chaude. De grandes nuées pleines d'orage montaient lentement des vastes horizons sombres de la mer, effaçant les dernières étoiles. La mer cependant était calme, mais de ce calme immobile, plein d'attente et d'inquiétude, qui présage la tempête. De petites vagues aux remous d'émeraudes, seules, faisaient un clapotement au pied des hautes falaises basaltiques, couvertes de forêts solitaires qui s'élevaient sur la côte.
Parfois un éclair lointain, comme surgi des mystérieuses étendues invisibles de l'Atlantique, illuminait le ciel et les eaux en silence. C'était comme une aurore étrange annonçant l'approche de quelqu'un d'inconnu.
Un frémissement courut dans les forêts, et sous les éclairs, elles apparaissaient bleues, immensément profondes.
Quelqu'un, qui de là, à cette heure, eût observé l'espace entr'ouvert à ses yeux, eût cru découvrir aux éclairs, dans un scintillement rapide de moires et d'argent, ainsi qu'un rayon de lune accompagnant leur voyage, quelques voiles blanches, tendues vers les côtes et qui semblaient fuir la tempête.
Mais pas un être humain ne troublait ces solitudes. Dans le vallon qui, derrière les falaises, s'inclinait insensiblement, étageant leurs chênes et ses bruyères, vers les plaines gaëliques, se groupaient, au milieu d'une végétation sauvage, et perdues dans ces contrées plus désertes que l'Océan lui-même, quelques cabanes très pauvres, abri d'une population agricole et pastorale, aux moeurs paisibles, et qui avait conservé dans sa primitive simplicité l'âme farouche et naïve des aïeux.
Malgré l'heure avancée et le repos où tout semblait plongé à l'entour, il y avait encore de la lumière dans l'une de ces cabanes. Un homme soudain en ouvrit la porte et regarda au dehors. II faisait horriblement noir, mais on entendait la mer ; sa rumeur venait de s'accroître et se mêlait maintenant aux frémissements des chênes. Puis un éclair déchira la nue et la forêt apparut, qui remuait épouvantablement et escaladait le ciel. L'homme fit un signe de croix et referma la porte. « C'est l'orage », dit-il, et il alla se rasseoir.
Près de la table, une femme donnait à manger à des poules qui couraient, à droite et à gauche, en gloussant.
Eux, étaient de petits cultivateurs aux figures sympathiques et naïves, presque des vieillards, tant ils paraissaient usés au rude labeur de défricher ces terres ingrates et à leur faire produire les quelques maigres fruits de leur subsistance. Comme beaucoup d'habitants des côtes, ils vivaient uniquement dans leurs terres et la mer leur était aussi inconnue que s'ils en eussent été éloignés de cent lieues.
- « Qu'est-ce qui arrive ? » demanda une voix du fond de l'alcôve ; et un vieillard, presque centenaire, apparut sur son séant, entre les courtines du lit qui, selon la coutume du pays, était situé si haut qu'il touchait presque le plafond.
Un coup de tonnerre éclata. Le vieux fit, lui aussi, un brusque signe de croix et disparut sous ses couvertures. L'orage commençait ; la rafale venait de secouer la forêt dont on entendait au loin grandir la voix sourde. Elle passait maintenant sur eux, faisant craquer les ois des portes et des fenêtres. Un nouveau coup de vent s'engouffra sous la porte et éteignit la chandelle.
Alors, tandis que tous deux furetaient, cherchant le briquet, et lorsqu'enfin quelques étincelles se mirent à voler du silex, on frappa doucement à la porte. Il se fit un silence et le paysan s'arrêta.
- « Il y a là quelqu'un » dit la femme. Puis le paysan se remit à battre le briquet.
- « Bonnes gens qui ne dormez pas »,dit une singulière voix derrière la porte, « ouvrez-nous, afin que nous puissions nous abriter de l'orage »...
- « On y va, on y va », dit l'homme. Une flamme jaillit enfin de l'étoupe, la femme approcha la chandelle ; on apercevait de nouveau le père sur son séant, qui écoutait la main derrière l'oreille. On ouvrit. Un groupe d'hommes très jeunes, presque des enfants et des filles, vêtus d'un accoutrement blanc singulier et portant des casques sur la tête, pénétra dans la cabane qui s'emplit d'une rumeur inaccoutumée de joie et d'aventure.
Ils contèrent immédiatement, tandis que leurs hôtes s'empressaient, poussant les escabeaux, culbutant les poules, se bousculant l'un l'autre, ahuris, ne sachant ce qui arrivait, qu'ils venaient de la mer et du bout du monde ; que, cette nuit, surpris par l'orage, ils étaient venus s'abriter dans la baie : « Nous avons traversé la forêt de chênes », s'écriaient-ils, « nous avons aperçu une petite lueur dans la plaine, la seule qui veille encore, la vôtre ; elle nous a guidés ».
Ils demandaient de s'abriter chez eux jusqu'à l'aube. Le lendemain, et une fois l'orage passé, ils remonteraient sur la mer.
C'étaient assurément d'honnêtes gens. L'homme venait de tirer de dessous l'alcôve une nouvelle chandelle et la femme apportait de grandes jarres de lait. Ils leur offrirent le pain et le sel et tous s'assirent.
Ils riaient et causaient à l'envi. Jamais la pauvre cabane n'avait vu de tels hôtes et, quoique au dehors la tempête fît rage, que tous les vents du ciel se fussent en ce moment déchaînés sur elle comme si elle abritait ceux qu'ils poursuivaient, - que la pluie cinglât ses murailles et les éclats du tonnerre l'ébranlassent du haut en bas, - elle semblait tout en fête et transfigurée.
Ils parlaient, eux, de soleil, d'îles, d'oiseaux, de fleurs et de choses inouïes, d'une voix claire et douce, comme s'ils chantaient, et leurs mains semblaient suivre dans les airs leurs paroles. Soudain ils aperçurent le père sur son séant, qui, se voyant découvert, disparut. Et, baissant la voix, ils regrettèrent d'avoir éveillé celui qui dormait : ils ne voulaient, disaient-ils, déranger personne et ils priaient leurs hôtes d'éteindre les lumières et de s'endormir aussi, car il était tard. Quant à eux, ils veilleraient en silence jusqu'à l'aube.
Mais le paysan, subitement inquiet car il commençait à observer ses hôtes, dit : « Nous veillerons avec vous et vous nous raconterez votre histoire ». Puis, tandis qu'ils se remettaient à causer, il les examina.
Ils étaient d'une beauté merveilleuse, et telle qu'il ne la pouvait comparer à rien au monde ; tous se ressemblaient comme des frères. Ils avaient des casques d'argent surmontés de grandes ailes, et de longs manteaux blancs les enveloppaient jusqu'aux pieds. Sur leurs épaules tombaient de fins cheveux blonds. Aucun n'avait de barbe et il les eût pris pour des filles, si leur figure n'avait eu quelque chose de fier et de résolu qui contrastait avec leur âge et leur singulière douceur.
Ils racontaient maintenant à la femme, béante d'étonnement, qu'ils étaient depuis des années en mer, qu'ils étaient partis jadis, au temps de la reine Ginèvre, d'un pays situé là-bas où le soleil se couche, derrière la mer.
- « Anges de Dieu ! » s'écria la femme en joignant les mains et en regardant les grandes ailes de leurs casques ; « d'un pays situé derrière la mer, où le soleil se couche, c'est-il Dieu possible d'en venir ! »
- « Et nous allons », dirent-ils, « du côté où il se lève, à l'aventure ; vers le royaume d'une fée amie, et vers les îles de la reine-enfant ».
Et le paysan observa leurs mains qui étaient blanches comme de la neige et fines comme des fleurs. Il aurait bien voulu questionner là-dessus ses hôtes ; il lui semblait aussi maintenant que leur accoutrement était plus que bizarre. Il ouvrit la bouche, mais la peur lui coupa la parole.
- « Sont-ce là des marins ? », se disait-il à part lui. « Qui a jamais vu des marins blancs, avec des mains si fines et des casques ? Qu'est-ce que ces histoires d'îles et de royaumes lointains ? Ils n'ont pas une arme et ce sont des enfants ». Et l'idée qu'il abritait des hommes qu'il ne parvenait pas à comprendre, et qui peut-être n'en étaient pas ! le glaça de terreur. Mais il n'y avait rien à faire, il fallait patienter et attendre. Il s'y résigna, détournant les yeux et les fixant obstinément sur la porte, de l'air de quelqu'un qu'absorbent de graves pensées.
Sa femme, au contraire, semblait avoir perdu toute conscience d'elle-même, et tout en questionnant ses hôtes, se frappait continuellement les mains, avec une expression de stupeur et d'hébétement sans bornes.
« Quels poissons pêchez-vous? » dit une voix, qui sembla sortir du plafond. C'était le père qui venait de se réveiller, et qui maintenant les regardait attentivement. Il s'était rendormi depuis leur entrée et n'avait rien entendu de leur histoire.
Ils se regardèrent en souriant, et l'un d'eux, s'étant tourné vers lui, répéta qu'ils étaient les conquérants, ceux de la légende, qu'ils allaient vers les belles îles et la contrée heureuse. C'était leur royaume. Ils s'y bâtiraient des palais d'azur et y vivraient sous les ombrages de merveilleux jardins, à ne rien faire. Ils avaient sur leurs caravelles des armes et des cuirasses, des femmes et des esclaves, des oiseaux, des orfrois, des bijoux et des fleurs.
Mais le père ne les écoutait plus, s'étant de nouveau rendormi.
Ils remarquèrent alors la terreur qui, de plus en plus, s'était peinte sur la figure de leurs hôtes pendant ce récit. Tous deux maintenant gardaient le silence et les regardaient en dessous. Les chandelles posées sur la table, presque consumées, ne jetaient plus qu'une lueur vacillante qui faisait miroiter leurs casques et projetait sur le mur leurs ombres mouvantes, étranges et formidables. Eux-mêmes, dans ces demi-ténèbres, avaient l'air de fantômes, et leur langage n'avait plus rien d'humain. Ils continuaient à parler de la patrie, ainsi qu'ils appelaient le royaume où ils allaient ; ils célébraient ses grottes mystérieuses, ses fontaines de sortilèges, ses halliers pleins de mystères, lorsque soudain le paysan qui venait de prendre une résolution extrême, se leva et, feignant de chercher quelque chose près de la porte, l'ouvrit brusquement et s'enfuit.
« Où va-t-il, où va-t-il ? » s'écria la femme que toute l'angoisse de son mari venait subitement d'envahir ! et trébuchant de peur sur le seuil, elle disparut à son tour dans les ténèbres. Comme la porte était restée ouverte les poules y disparurent à leur suite.
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