Charles Van Lerberghe
Les Conquérants
Lecture du Texte

II

«»

Liens au concordances:  Normales En évidence

Link to concordances are always highlighted on mouse hover

II

 

L'orage avait cessé. Dans le ciel redevenu serein ruisselaient maintenant les étoiles. Un silence immense et calme s'étendait sur les champs. Où était-il ?... Elle fuyait, courant droit devant elle, n'osant pas se retourner ; et plus elle s'éloignait d'eux, plus sa terreur s'accrut, plus il lui sembla que c'étaient des êtres fantastiques, épouvantables, sortis de l'enfer pour leur damnation et qui la suivaient en battant des ailes. Elle finit par apercevoir son mari qui escaladait le coteau et se dirigeait vers la forêt. Ils furent bientôt ensemble à la lisière, et regardant alors dans la vallée, ils aperçurent au loin une petite lueur ; ce devait être leur cabane. Ils eurent comme l'idée que le père devait être mort, que tout le monde dans le village était mort, qu'ils étaient conquis, qu'eux seuls survivaient, que quelque obscur désastre venait de s'accomplir. C'était la volonté de Dieu, et ils se signèrent.

     

Alors ils eurent à la fois une même pensée : Est-ce que réellement il y avait dans la baie, sous les rochers, des navires avec des armes, des femmes et des oiseaux? Cette curiosité les calma. Ils marchaient main tenant sous bois en silence, comme des gens que les événements accablent et qui ne trouvent plus rien à en dire.

     

On entendait de plus en plus distinctement le bruit de la mer et une clarté lointaine se faisait dans la forêt. Un calme profond avait succédé aux rafales de tantôt, et c'est à peine si quelques cimes étaient encore agitées d'une ondulation douce et continue de brises. L'apaisement des choses se communiqua à leur pensée. Il semblait qu'eux aussi sortaient d'une épouvantable nuit de rafales et d'éclairs où leur âme avait été ballottée sur des vagues énormes et où cent fois ils avaient failli mourir.

     

Une grande clarté se fit. Ils arrivaient enfin à la lisière des forêts au bord des falaises. Un immense rideau de brumes s'étendait devant eux. La mer se confondait avec le ciel dans une vapeur opaque, indistincte et sans profondeur, comme s'ils se fussent trouvés au bout de la terre, devant l'infini des airs. Ils s'assirent et attendirent le matin ; le brouillard s'éclaircissait peu à peu ; l'aube y pénétrait, délicatement blonde et rose, ainsi qu'à travers des volutes ou des opales, et la faisait plus profonde. Le coq chanta et les poules se mirent à glousser. C'était déjà le matin, qu'on ne distinguait toujours pas le ciel de la mer. Cependant le voile qui enveloppait toutes choses semblait remuer. Cette douce lumière qui se faisait avait entièrement tranquillisé leur âme. Ils attendaient, à moitié endormis par le bruit des vagues, ayant presque perdu la conscience de toute cette nuit, sans plus savoir au juste ce qu'ils étaient venus faire là, à cette heure, devant l'infini. Le soleil venait de se lever derrière eux et insensiblement la brume se faisait maintenant nacrée et se divisait en deux bandes distinctes: une zone au-dessus plus légère et plus fluide ; une autre en-dessous plus dense et plus ondulée. C'était la mer. Elle devenait scintillante et bleuissait doucement sous les premiers rayons du jour. Une matinée pure et radieuse commençait, et le ciel s'argentait d'une clarté printanière et joyeuse. La forêt rajeunie s'emplissait de chants d'oiseaux. Au pied des roches on réentendait le chuchotement et le baiser des petites vagues. Une brise légère soufflait de terre parfumée de lavande et de marjolaine.

     

Tandis qu'ils regardaient béatement devant eux, de cet air des paysans que la vue de la mer semble fasciner et rendre incapables de penser ou de bouger, voici que en dessous des falaises, sur les eaux chatoyantes qui baignaient les roches, apparut, comme tout un vol d'ailes blanches, une petite flotte aux voiles légères, aux hautes proues d'or, qui rapidement cinglait au large. Elle avançait comme en glissant dans le matin, et l'on pouvait reconnaître, à leurs casques blancs aux grandes ailes, les héros fabuleux qui maintenant s'en allaient vers l'inconnu.

     

- « Ce sont eux ! dit la femme. Regarde, oh! les belles chaloupes d'or, les belles voiles blanches. Regarde, ils ont maintenant des cuirasses d'argent, ils scintillent, ils brillent comme le soleil ! Est-ce que j'entends le son du cor ? Oui, il y a des femmes, oui, il y a des oiseaux là, là, ils volent autour des mâts et des flammes, des oiseaux bleus, jaunes, verts, rouges, de toutes les couleurs. Il y en a, il y en a ! Où vont-ils ? Ils vont vers les pays où le soleil se lève... Ils vont vers la patrie... » Et tous deux regardèrent au loin sur la route qu'ils suivaient, tâchant d'y apercevoir ces îles merveilleuses. Mais on n'y voyait rien que le vide infini et l'éternelle solitude de la mer et du ciel.

     

Une tristesse immense les envahissait maintenant, tandis que les étrangers partaient, hélas sans retour ; une pitié, une admiration qui gonfla leurs humbles coeurs. Il leur sembla qu'ils venaient de commettre, en les fuyant, la pire infamie : c'étaient leurs hôtes !

 

- « Ah ! qu'ils étaient beaux ! » répéta la femme en joignant les mains, car on ne les apercevait plus qu'à peine, - « qu'ils étaient beaux, qu'ils étaient bons, qu'ils étaient doux ! »

   

Et il lui sembla qu'elle les aimait, que dans son pauvre coeur stérile s'épanouissait une fleur divine d'amour.

 


«»

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on touch / multitouch device
IntraText® (VA2) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2011. Content in this page is licensed under a Creative Commons License