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III | «» |
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« Partons ! dit l'homme, partons », et ses mains tremblaient comme si, lui aussi, venait d'éprouver une sensation qui déchirait son âme, et en gémissant ils retraversèrent la forêt et redescendirent vers la plaine. La vallée encore plongée dans l'ombre leur apparut soudain d'une tristesse qu'ils n'avaient jamais aperçue. Leurs yeux, habitués à tant de splendeurs, ne pouvaient plus se réaccoutumer à cette nuit. Un sentiment inexplicable s'emparait d'eux. Ils étaient pareils à des pauvres qui, au sortir d'un palais de fêtes, retrouvent leur village et leur misère.
Et la signification de toutes ces choses leur apparut confusément. Il y avait des hommes plus beaux qu'eux, meilleurs qu'eux, qui ne labouraient pas, qui ne pêchaient pas, qui ne filaient pas, dont les mains étaient toutes blanches et les coeurs pleins de joie, des hommes qui n'étaient ni des anges, ni des rois, ni des héros, ni des saints, et qui pourtant étaient toutes ces choses ensemble, des hommes, dont hier encore ils ignoraient l'existence, qui n'appartenaient ni à la terre, ni à la mer, ni au ciel et qui possédaient le royaume du monde, qui venaient d'on ne sait où, et allaient vers on ne sait quoi, qui étaient heureux, qui étaient partis, qu'ils avaient fuis, qu'ils ne reverraient plus !...
Ils furent bientôt à leur cabane. La porte en était entr'ouverte. Les poules y rentrèrent.
Les hôtes en étaient bien partis. Les escabeaux et les bancs, les jarres sur la table, et les chandelles consumées rappelaient encore leur présence. Tandis qu'ils contemplaient les places vides et que leur coeur s'attristait de plus en plus du départ des étrangers, la voix du père se fit entendre. Il était de nouveau sur son séant et les regardait d'un air heureux et fier.
Il avait sur la tête un casque d'argent aux grandes ailes et il avait reçu aussi un grand manteau blanc qu'il avait mis sur ses épaules.
- Oh ! dit-il, ce sont des enfants du bon Dieu ! Ce sont des anges du Paradis ! Ils vont vers des pays où il n'y a ni nuit, ni jour, où l'on est toujours jeune, où l'on ne meurt plus.
« Ils ont mis une grande nappe sur la table et ils ont allumé toutes les lumières ».
Comme le père avait entrecoupé cette veille de fréquents sommeils, ses rêves avaient-ils fini par se confondre avec la réalité ? Dieu seul eût pu démêler les uns d'avec les autres. Et les paysans l'écoutaient, frappés d'une stupeur croissante et persuadés à présent que c'étaient bien les anges du bon Dieu qui étaient venus.
- Je ne sais comment tout ça s'est fait, continua le père, en portant la main à son front, comme s'il eût voulu y ressaisir des souvenirs déjà lointains et qui s'effaçaient de sa mémoire, mais c'était grand ici, et beau et haut, comme un palais », et ses yeux s'éclairaient, avec des lumières, « et des tapis partout, là, là, et là, disait-il en désignant tantôt à droite, tantôt à gauche et au-dessus de sa tête. Et haut, et haut! » dit-il en contemplant le plafond avec extase, comme s'il l'eût percé à d'incalculables profondeurs, « il y avait là une lumière plus grande que les autres, éblouissante. Puis, dit-il en abaissant les yeux vers la table, il en est venu tant et tant, par les portes et les fenêtres, que la salle en était pleine. Ils chantaient. Ils allaient vers des pays dont je ne sais plus le nom, très loin, que les hommes ne connaissent pas encore, d'étranges pays, sur de jolis vaisseaux aux voiles blanches, très légers, en forme de cygnes. Ils avaient des casques d'argent et sous leurs manteaux des cuirasses d'argent qui étincelaient comme le soleil. Ils se sont assis, ils ont mangé et bu et j'ai senti une odeur d'aromates et de fleurs » ; et il semblait respirer encore les parfums qui s'élevaient de la table.
« Je suis descendu de mon lit et je me suis assis au milieu d'eux, sur un des trônes, là, ah mes enfants ! et j'ai mangé et j'ai bu, quoi !... » il ne trouvait pas le mot et mit ses mains sur ses lèvres. « Il y avait des jeunes filles qui servaient, elles avaient de longs cheveux noirs et de grandes couronnes sur la tête. J'ai mangé, j'ai bu, et puis qu'est-ce qu'ils ont donc dit ? » Et sa figure prit une expression insolite et mystérieuse. Allait-il révéler quelque secret qu'il avait peur lui-même d'entendre ? Quoi Dieu? Quel Dieu ? Où ?...
Puis changeant brusquement d'idée il s'écria : « Et tout à coup ils ont ouvert leurs ailes, tous, tous, ils se sont envolés par là ! » et il releva les bras vers le plafond qu'il se remit à regarder fixement, semblant décidément y voir à travers. « Par là, ils se sont envolés par là, tous, mon Dieu, mon Dieu ! Je savais bien qu'ils s'en iraient par là, mon Dieu ! mon Dieu ! » et laissant retomber les bras avec désespoir, il se mit à pleurer et à gémir comme un enfant.
« Ce sont de ces choses comme on n'en verra plus, » conclut le paysan.
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