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DE tous les hôtels de Paris, ceux du
quartier latin ont assurément le caractère le plus excentrique ; ils n’ont rien
de commun avec ceux des autres quartiers, et leur physionomie est toute
spéciale.
Il est admis en principe que partout où l’étudiant dresse sa
tente, il doit trouver sécurité, bien-être, aisance et abandon : le confortable
n’est pas de rigueur.
Le premier soin de l’étudiant de première année est de bien
choisir son hôtel, en consultant les affinités de temps, de lieux et de
propriétaire. Un étudiant de seconde année a d’ordinaire jeté son dévolu sur un
hôtel bien débraillé,
bien régence, c’est-à-dire
ouvert à toute heure de la nuit à un homme seul, oui suivi d’un masque. Il est
des hôtels où le domino n’est
reçu qu’à la pointe du jour, et à la condition expresse de ne point passer la nuit, comme si le soleil devait
être le complice obligé de toutes les franches
repues qui ont lieu dans cet honnête séjour.
La nomenclature des hôtels du quartier latin est aussi variée
que celle des 86 départements ; plusieurs hôtels se permettent même de choisir
un blason à l’étranger ; exemple : l’hôtel
Nassau.
On ne saurait avoir qu’une faible idée de la Providence qui
veille sur l’étudiant si l’on n’a pas observé avec quel soin tout est disposé
dans son quartier, et surtout dans son hôtel, pour lui rendre la vie douce,
facile et heureuse, ou même pour l’empêcher de faire acte de présence au cours
: le moyen, il y a des hôtels qui ont un estaminet.
D’autres pourraient donner l’idée d’un phalanstère, tel que le
comporte la société actuelle ; ceux-là jouissent, outre leurs six étages, d’un
cabinet de lecture, d’une pension bourgeoise au rez-de-chaussée, café et jardin
sur la cour, d’une salle d’armes, d’un tir à la cible, d’un épicier, d’un
bureau de tabac, d’une salle de conférence ou de répétition, de quelques
grisettes, et d’une Sorbonne à la portée du trait. On peut y être tout à la
fois étudiant en droit, en médecine, artiste polyglotte, ferrailleur,
gastronome, homme politique, et mauvais sujet.
Pénétrons maintenant dans ce dédale étiqueté, numéroté,
émaillé d’étudiants qui ne le sont qu’à demi, ou même qui ne le sont pas du
tout, où tant de jeunes existences vivent dans un délicieux pêle-mêle, depuis
le doyen des étudiants dont l’éternelle jeunesse fleurit encore à
cinquante-cinq ans, et qui s’est établi à demeure sur un terrain de transition,
jusqu’au pigeonneau échappé depuis
peu du colombier paternel.
Ce qui caractérise l’étudiant ce n’est pas la grisette
au tartan tramé soie et coton,
les 1200 fr. d’appointements imposés par le rigorisme de la famille, l’usage
consacré par la tradition d’en consommer le double en orgies, dont un créancier
se souvient longtemps ; l’étudiant, c’est l’hôtel garni lui-même, comme les
Tuileries sont la royauté, le Palais-Bourbon la députation. Le royaume de l’étudiant expire aux
limites de l’hôtel garni. Mais quel art d’être chez soi il y déploie, comme il
s’empare complétement de ce domaine ! L’étudiant s’est fait une douce habitude
de n’avoir la propriété de rien, mais la possession de toute chose ; c’est en
quoi il a grand soin de se distinguer des maris.
L’étudiant marron vit dans ses meubles, n’a
presque pas de dettes, jouit de quelques avances, et est mis au ban de l’hôtel
garni.
Du reste,
rien n’est plus varié que la physionomie des hôtels garnis du quartier latin :
Dis-moi qui tu habites, je te dirai quel étudiant tu es.
Il y a l’hôtel bon
genre, où les parquets sont cirés, où l’on brûle de la bougie, où
les femmes portent chapeau, où l’étudiant, généralement en droit, est censé
posséder un domestique. Les valets y sont obséquieux, et reçoivent des pour-boire en
argent. Le maître d’hôtel est
celui dont la physionomie a créé un emploi au théâtre Français. Il y a des
moeurs dans cet hôtel, mais il faut y mettre le prix.
L’hôtel Thébaïde.
C’est un hôtel situé quelque part à la hauteur de Saint-Jacques-du-haut-Pas, de
la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, ou au troisième ciel. On y rentre à neuf heures du
soir ; on y est séminarisé toute
la journée par compensation. C’est là que règnent les petits soins, les
attentions délicates, les dîners servis à point et à heure fixe, les points de
couture aux chemises, aux habits, les bottes religieusement cirées ; l’étudiant
y est repris et reprisé avec une constante abnégation ; on lui enseigne à
ménager sa bourse et son paletot ; un contrôle pieux s’étend sur sa conduite et
sur son trousseau. Le
paisible habitant de cet hôtel rangé se fait remarquer par une teinte de
religiosité chrétienne et patriarcale, se nourrit d’échaudés et de M. de
Sainte-Beuve, assiste aux sermons de l’abbé Ravignan ; le prix Montyon vient le
trouver dans son presbytère drolatique. Cet étudiant ne choisit point le chemin
le plus court, encore moins le chemin de traverse ; il s’endort en rêvant le
chemin du ciel. Il est vrai
qu’à cette hauteur, sur le pinacle de la montagne Sainte-Geneviève, on en est
presqu’à moitié chemin.
L’hôtel champêtre. Il est habité par les
naturalistes des deux écoles : on s’y applique à faire fleurir les études et la
végétation, le code civil et la clématite. Il y a un jardin peuplé de
marronniers, de chèvrefeuille et de vigne sauvage ; des arbustes exotiques,
peints à la fresque, forment dans le lointain des paysages et des
murailles, des horizons à souhait pour
le plaisir des yeux. L’hôtel champêtre a été inventé pour adoucir
les moeurs sauvages que l’étudiant contracte dans les estaminets de Paris.
L’hôtel bon genre est
situé dans la rue de Seine, et juxtaposé au faubourg Saint-Germain, dont il
fait partie ; les deux autres avoisinent des établissements religieux. Portons
maintenant le scalpel de l’anatomiste dans les fibres intermédiaires de notre
sujet.
Il y a l’hôtel à crédit. L’étudiant y vit sur sa réputation :
Bonne renommée vaut mieux que bons appointements. Dûment cautionné par de
belles propriétés au soleil, mettant au nombre de ses espérances un diplôme, un
contrat, la mort d’un oncle, l’étudiant donne des banquets gratis dans son
Eldorado ; on lui paye sa blanchisseuse, ses ports de lettres, les cigares de
la Havane ; il y reçoit ses fournisseurs et ses lettres de change sans bourse
délier. Cet étudiant n’a pas de bourse, mais il a un hôtel, et presque un
intendant ; il aime à crédit, et traite, comme tous les chevaliers de Dancourt,
les marquis de Molière, de Le Sage, au compte de son propriétaire. L’étudiant à
crédit s’éloigne rarement de son hôtel ; s’il voyage, ce ne peut être qu’aux
rives prochaines : ses promenades sont limitées par ses besoins.
L’hôtel dont le propriétaire
s’entend avec la police pour prévenir toute espèce de désordre,
d’infraction aux règlements qui régissent les hôtels garnis. L’hôtel se
personnifie en lui. C’est un homme qui professe une sorte de fétichisme pour
l’ordre établi ; tout confit en son maire et en son adjoint, il vous demande
vos papiers avec une promptitude méticuleuse, connaît bientôt les livres que
vous lisez, vos pensées secrètes, les cafés auxquels vous êtes affilié. Du
reste, l’hôtel est bien tenu, parfaitement verni, les paillassons bien policés ;
l’ordre public y est le garant de l’ordre privé. On s’y couche à minuit privatim, ce qui entre encore dans la consigne de la
maison.
L’hôtel dont le propriétaire
s’entend avec la police pour tout tolérer. La visite
domiciliaire y est garantie. Cet hôtel est né de la révolution de juillet, du relâchement des
moeurs, des théories libérales disséminées un peu partout ; la liberté y prend
volontiers les allures de la licence : on n’y rentre pas passé six heures du
matin. Le saint Antoine qui a choisi cet hôtel à son insu, et qui le conserve
par délicatesse, y est exposé à toutes les tentations qui peuplèrent la
Thébaïde sous le crayon de Callot. On y rencontre des bayadères dans les
couloirs, on entend des chants de sirène à travers les cloisons, Circé y
donnent des soirées arrosées de punch à toute heure indue, le démon des
illusions païennes circule dans les corridors, Télémaque y poursuit son
Eucharis à chaque degré ; on y est Horace ou Juvénal, au choix. Le portier de cet hôtel est un passe-partout,
le propriétaire une souche d’honnête homme qui ne sait, qui n’entend rien, qui
veut qu’on trouble le repos de son hôtel, pourvu qu’on ne trouble point celui
du gouvernement.
Enfin, il y a l’hôtel sans
caractère, celui où vivotent les masses, où le repos est protégé par
le travail, l’indépendance par la régularité même des habitudes : c’est l’hôtel
normal, taillé sur le patron de l’immense majorité des étudiants, institué
physiologiquement d’après une étude approfondie de ses besoins matériels et
moraux ; on y soupçonne à peine l’existence d’un règlement, tant la vie
elle-même y est bien réglée. Cette population, calme et laborieuse, y peut vivre d’une
existence toute intellectuelle. Le service s’y fait régulièrement, l’entente du
détail uniforme, sans monotonie, est le cachet spécial de la maison ;
l’étudiant se soumet sans murmure à un régime d’une régularité monastique. On
ne s’étonne point de ne lui voir faire qu’une faible dépense. Il n’a pas besoin
de se cacher de sa ménagère et de son portier pour pratiquer avec dignité et
convenance ce qui exclut toute idée de noblesse et de distinction, c’est-à-dire
une foule de privations volontaires ou forcées. On le sert sans spéculer sur
ses minces revenus ; on ne le traite pas en prince, mais, en revanche, on lui
conserve en tout et partout les égards dus à un simple particulier. Là, il est
complétement étudiant, et ne saurait l’être ailleurs au même degré.
L’hôtel
garni est le spécimen d’une vie qu’on pourrait appeler suffisante. Le prix de sa chambre donne
la mesure des facultés pécuniaires de l’étudiant : ce prix varie, dans le même
hôtel, depuis quarante jusqu’à six francs. Six francs ! pour loger tant de jeunes
désirs, tant de vagues espérances, de poétiques enivrements !
Il est vrai
que l’étudiant à six francs ne loue guère que le dehors de sa mansarde. Là, sur
un fauteuil qui a dû être de mode au temps de madame de Pompadour, ou plutôt
accoudé sur sa fenêtre, il écoute mourir les derniers bruits de la ville dans
une rêverie qui n’est pas sans bonheur.
Du reste, le mobilier est le même partout, quant au fond ; la forme seule varie,
depuis l’acajou jusqu’au simple bois de merisier (le palissandre, le
citronnier, sont généralement inconnus dans le quartier latin). Il se compose de deux chaises,
d’une simple table, d’étagères portant le nom de bibliothèque, et d’un lit bien
chétif et bien dur pour l’étudiant à six francs par mois, sans feu.
On a beau être pauvre, on n’en est pas moins étudiant et
jeune. N’est-ce rien que d’être servi pour un prix modique avec une régularité
que le riche n’obtient presque jamais de sa livrée, que de n’avoir point à
commander, à se faire obéir et détester ; enfin, d’être quelquefois son propre
serviteur pour être mieux obéi ? On ne loue nulle part, comme dans le quartier
latin, une chambre où la dépense est prévue, où l’hôte est attendu d’avance,
servi selon les besoins qu’il a, et même selon ceux qu’il n’a pas, entouré
d’égards autant pour sa personne que pour sa qualité. Allez dans un hôtel garni
du quartier latin, vous y serez reconnu si vous n’êtes pas étudiant.
Le grenier de Béranger, qui n’était qu’une mansarde, n’a pas
dû être situé topographiquement autre part que dans un hôtel garni du quartier
latin ; mais on en cherche en vain les traces derrière soi quand on a déménagé
depuis longtemps pour avoir un hôtel à soi, que l’on croit beaucoup plus solide
que le premier. Et avant
Béranger, le poëte latin n’a-t-il pas dit :
Linqua tellus et domus,
Et placens uxor.
Voilà ! le trépas est un
terme qu’on paye à la nature, et la vie, un hôtel garni d’où la mort nous donne
congé !