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COMMENTAIRE
CRITIQUE.
Ascelin
emprunte de nombreuses références à des personnages de l'Ecriture sainte
(essentiellement de l'Ancien Testament, c'est à remarquer) et à
l'histoire profane.
strophe 1 :
Adalbéron, chancelier du roi
Lothaire, a contribué en 987 à la destitution du dernier Carolingien et à
l'avènement de Hugues Capet.
Il faut chercher ses
motivations dans l'espoir qu'il a d'un empire chrétien supérieur aux royaumes
particuliers. Il croit à l'avenir de l'empire romain incarné un temps
par Constantin et par Charlemagne et à son époque par la dynastie ottonienne en
Germanie.
Ascelin en veut à Landri de
Nevers d'avoir fait échoué en 993 le rapprochement que l'évêque de Laon a tenté
entre Hugues Capet / Robert le Pieux et Otton III. L'évêque voulant faire
passer le royaume franc sous la préséance et l'autorité de l'empereur
germanique afin de faire revivre l'unité de l'empire chrétien d'Occident.
Ascelin est affligé de voir les
deux rois France refuser, après 995, catégoriquement son idée de subordination
politique de la Francie
occidentale à l'empereur germanique. Il en rendait Landri responsable et pour
lui la politique de Landri devait amener l'asservissement de toute l'Europe à
des féodalités locales (cf. strophe 28).
strophe 2 :
Sion est une des collines de
Jérusalem. Ce terme est souvent synonyme de Jérusalem (cf. Esaïe 8, 14
ou Epître de Paul aux Romains 9, 32-33).
Achitophel est le conseiller du
roi David et de son fils Absalon. Achitophel persuada Absalon d'abuser en
public des concubines de son père afin de ridiculiser celui-ci. Et il voulait
élever Absalon à la royauté. Ayant échoué dans ses desseins , il se pendit de
désespoir (cf. 2 Samuel 16,15 – 17,23. Il faut rappeler que dans la Vulgate, les Rois
comprennent 4 livres : Samuel 1-2 + Rois 1-2).
Achitophel est le surnom de
Landri. Il est le conseiller du roi Robert le Pieux qui avait, comme Absalon,
une abondante chevelure (multum crinitus cf. strophe 4).
strophe 3 :
Ascelin distingue nettement la Bourgogne de la Francia
occidentalis en employant le surnom Burgundio pour désigner
ironiquement Landri.
strophe 4 :
Absalon, fils de David
(1056-1016 av. J.-C.) qui se révolta contre son père, fut vaincu dans un
combat. Obligé de s'enfuir, il
s'embarrassa par ses longs cheveux dans les branches d'un arbre et fut tué par
Joab (1030 av. J.C.). David le pleura.
strophe 6 :
Patricien ambitieux, autrefois
au service du dictateur Lucius Cornelius Sylla (ou Sulla), Lucius Sergius
Catilina (108 ? – 62 av. J.-C.) ne parvint jamais à se faire élire
consul. Candidat au consulat
pour l’année 63, il fut battu par Cicéron. Poussé par la faction des populares,
dont César et Crassus, il se représenta en 63 aux élections consulaires pour 62
mais subit un nouvel échec. Dans les derniers mois de 63, il décida alors de
s’emparer du pouvoir par la force. Cicéron, qui était alors consul,
informe de ce qui se tramait, étouffe la conspiration, prononçant à cette
occasion les célèbres Catilinaires. Les complices de Catilina furent
exécutés. Quant à Catilina qui s’était enfui en Étrurie, et à ses troupes, ils
furent anéantis par le second consul à Pistoia, sans doute en février 62.
strophe 7 :
Jugurtha est le petit-fils de
Masinisa et fils adoptif de Micipsa. A la mort de ce dernier, il
s'empara du territoire de ses frères. S'opposant à Rome entre 112 et 105 av.
J.-C., après des succès prometteurs, il finit par être sévèrement affaibli par
Metellus et Marius, avant d'être livré à Sulla par son allié et parent Bocchus.
Amené à Rome en 105, il y
mourut en janvier 104 dans la prison de Tullianum, à l'âge de 54 ans.
Une question se pose
est-ce que la 1ère monographie de Salluste La conjuration de
Catilina a amené par association d'idées Adalbéron à penser à la 2ème
monographie de celui-ci La
Guerre de Jugurtha ? Ou est-ce les discours de Cicéron les Catilinaires
qui ont amené à l'ouvrage de Salluste ? Il s’agit vraisemblablement de Salluste
(cf. strophe 6 : Catilina, strophe 7 : Jugurtha). C’est sur cet auteur que
Richer a modelé son « Histoire de France ». Richer a comme Ascelin effectué une
partie de sa formation intellectuelle à Reims
dont la bibliothèque contenait entre autres les livres de Salluste (cf. Richer,
Histoire de France, éd. et trad. R. Latouche, 2ème éd.,
Paris, Les Belles Lettres, coll. Les classiques de l’Histoire de France au
Moyen Age, t. I, 1967 et t. II, 1964). Toujours est-il que les ouvrages de
Salluste tournent autour des vicissitudes d'un individu que caractérisent son
ambition et son énergie... C'est le cas de Landri.
strophe 8 :
Une réminiscence empruntée au
prophète Esaïe (1, 8) : " derelinquetur filia sua…sicut tugurium in
cucumerario " qui prédit à un père que sa fille sera délaissée de tous les
prétendants comme les huttes dans un champ de concombres. Ce passage biblique a son explication dans
l'habitude d'élever des huttes, en Orient, dans les champs de concombres pour
les garder. Une fois la récolte faite, ces abris était laissés à l'abandon...
Landri de Nevers a beau paradé
à la cour des rois mais il a l'air d'être comme une hutte au milieu d'un champ
de concombres : il est seul. Personne ne lui adresse la parole ou ne
l'entoure.
strophe 10 :
L'évêque de Laon a su qu'il
avait été mauvais diplomate : " triste clerc ".
Chelles : chef-lieu du canton
de Seine-et-Marne. Résidence royale. A Chelles siégea un concile en 993.
Vorches : appelé aujourd'hui
Vorges, dans le canton de Laon, terre du domaine de l'église de Laon située à
une lieue de la ville épiscopale. C'est la résidence épiscopale des évêques de
Laon.
Paris : palais royal.
strophe 12 :
Landri essaie d'ébranler le
statut politique des deux rois de la
Francie occidentale Hugues Capet et Robert le Pieux. Espérant
la réussite de ses intrigues, il se lance dans des éclats de rire tel un
centurion appelé Vulpennius
Vulpennius fait référence aux
éclats de rire de ce centurion dont parle Perse (Aulus Persius Flaccus, 34-62
ap. J.-C., a écrit des Satires)
dans sa satire V aux vers 189-191 :
« Dixeris haec inter varicosos centuriones,
Continuo crassum ridet Vulpennius ingens
Et centum Graecos curto centusse licetur. »
Le
cas de Perse est éclairant. Cette réminiscence montre la familiarité qu'Ascelin
entretenait avec cet auteur comme les citations directes dans le Carmen
(cf. Adalbéron de Laon, Poème au roi Robert, éd. et trad. Claude
Carozzi, Paris, Les Belles Lettres, coll. Les classiques de l'Histoire de
France au Moyen Age, 1979, 32e volume, pp. XL-XLIII) le confirment.
Adalbéron a effectué sa formation intellectuelle à Gorze avant 969 où se
trouvait deux copies de Perse avec des commentaires puis il a fini celle-ci à
Reims de 969 à 974 où Gerbert faisait étudier Perse par ses élèves (cf. Richer,
Histoire de France, éd. et trad. R. Latouche, 2ème éd.,
Paris, Les Belles Lettres, coll. Les classiques de l'Histoire de France au
Moyen Age, t. I, 1967 et t. II, 1964. Voir t. II, pp. 56-57).
strophe 13 :
Ascelin parle de lui même à la
3ème personne (cf. episcopus de la strophe 10 où il se
désigne par son titre)
strophe 14 :
Il paraît évident que les
intrigues de Landri ont privé le duc de Bourgogne, Henri le Grand (965-1002),
frère de Hugues Capet, de sa femme qu'il avait sûrement séduite. Il s'agit de
la 2ème femme d'Henri le Grand Gersende épousée avant le 11 octobre
994, date d'une donation à l'abbaye de Saint-Germain d'Auxerre.
Widon ou Gui pourrait être le
comte de Mâcon, fils d'Othe-Guillaume et beau-frère de Landri. Il est cité plusieurs fois dans les
chartes de Cluny
entre 994 et 1002. Henri le Grand se brouilla avec lui par la faute de
Landri.
Gersende est la sœur de Sanche,
duc de Gascogne (mort en 1030), fille du duc Guillaume-Sanche, contemporain
d'Hugues Capet. La gasconne quitta soit volontairement soit fut répudiée par
son mari avant 996, date du Rythmus satiricus.
Ascelin rejette la faute sur
Landri. On pourrait tout aussi bien voir la main d'Othe-Guillaume, fils de
Gerberge (la 1ère femme d'Henri le Grand), et d'Adalbert, qui
comptait succéder à Henri à sa mort ce dernier n'ayant pas eu d'enfant de sa
première femme. Le second
mariage pouvait ruiner ses espérances de son accession au duché. Il fut
peut-être aidé dans sa tâche par Landri qui lui était redevable de tout.
Claude Hohl (op. cit.)
compare cette affront à celui infligé par le goupil à la femme d'Ysengrin dans
le Roman de Renart. Selon lui l'épopée animale de Renart et d'Ysengrin
florissait déjà au Xe siècle dans des monastères comme Saint-Epvre
de Toul (Ecbasis captivi Ysengrinus).
strophe 15 :
Vasconia désigne la Gascogne.
Gersende , par suite du
scandale provoqué ou abandonnée par Landri, retourna chez ses parents en
Gascogne (cf. Historia abbatiae Condomensis). Landri dut jurer publiquement qu'il était
innocent de ce crime. Il alla jusqu'à proposer un duel à quiconque
persisterait à l'accuser. Cette
proposition fit grand bruit en Bourgogne
(patria) selon Ascelin.
strophe 16 :
Landri est le fils d'un certain
Bodon, d'un rang vraisemblablement modeste. Landri, devenu comte de Nevers par
la volonté d'Othe-Guillaume, comte de Mâcon et futur héritier du duché de
Bourgogne, a d'ailleurs épousé une de ses filles, Mathilde.
strophe 17 :
Landri a pour projet de faire
du duc Henri de Bourgogne un sacristain, en raison de sa dévotion, Hugues Capet
un moine en raison de sa vie simple et de Robert le Pieux un évêque parce qu'il
avait une voix mélodieuse. Selon Helgaud de Fleury, panégyriste du roi, dans la Vita Roberti
regis, le roi Robert avait une belle voix et chantait au lutrin (cf.
Helgaud de Fleury, Vie de Robert le Pieux, éd. R. H. Bautier et G.
Labory, Paris, 1961). Landri de Nevers voulait réduire les trois princes à
l'inaction politique afin de capter le pouvoir à leur place. Cette
strophe fait écho à la strophe 28 où la réussite de Landri serait
l'asservissement de l'Europe
Adalbéron parle du roi Robert
en faisant allusion à sa vocis dulcedo, de même Raoul Glaber parle de sa
douceur de parole (dulcisque eloqui, cf. Raoul Glaber. Les cinq
livres de ses Histoires (900-1004), éd. M. Prou, Paris, 1886, Livre II, 7,
p.27)
strophe 18 :
Nabuzardan : général babylonien
qui transporta les Juifs en Babylonie (cf. 2 Rois 25, 8-21 ; Jérémie 39, 9-14
et Jérémie 52, 12 – 30).
strophe 19-20 :
On ne peut pas tenir compte de
la parole donnée par Landri. Des
divergences de vue entre Ascelin et Landri sont apparues à la suite du
couronnement de Hugues Capet en 987.
Landri a dénoncé Ascelin en 993
pour avoir participer avec Eudes Ier, comte de Blois, à un complot tendant à subordonner le
royaume capétien à l'empereur Otton III (aussi orthographié Othon).
strophe 22 :
Hérodiade : princesse juive.
Petite-fille d'Hérode le Grand. Elle épousa successivement ses deux oncles
Hérode Philippe (dont elle eut Salomé) et Hérode Antipas et exigea de ce
dernier le supplice de saint Jean-Baptiste selon les Evangiles (cf.
Matthieu 14).
Provins : chef-lieu
d'arrondissement de Seine-et-Marne.
strophe 25 :
Eglon : (1514-1490 av. J.-C.)
roi des Moabites. Il tint les Hébreux asservis pendant 18 ans et fut assassiné
par l'un d'eux, Aod (cf. Josué 10, 3 – 37).
strophes 22 à 26 :
On arrive dans le vif du sujet
de la satire : c'est l'affaire des amours illicites de Robert le Pieux avec sa
cousine Berthe, veuve d'Eudes de Blois.
Cette affaire a débuté au cours de l'année 996, quelques mois avant la mort
d'Hugues Capet (le 24 octobre 996) qui ne voyait pas ce projet de mariage d'un
bon œil.
Berthe est une
princesse, née vers 966, la fille de Conrad le Pacifique, roi de la Bourgogne transjurane,
de la famille des Guelfes possessionnée en Auxerrois dans les années 840 à 875.
Berthe est la cousine du roi au 36e degré. Or Robert était le
parrain d'un de ses fils. Or le droit canonique en vigueur interdit le mariage
de celui qui avait été choisi comme parrain.
Ascelin fait jouer à Landri le
rôle d'entremetteur pour les rencontres galantes entre Berthe et Robert. La
bénédiction du comte de Nevers aurait remplacé la bénédiction épiscopale prévue
par les sacramentaires de l'époque.
Le mariage religieux fut célébré après la mort
de Hugues Capet. Mais le pape Grégoire V intervient. Considérant cette union
comme incestueuse, il proclame la nullité du mariage et excommunie les deux
conjoints au Concile de Rome en 998.
Berthe aurait promis à
Landri, aux dires d'Ascelin, pour récompense d'avoir joué le rôle d'architriclinus
(ordonnateur) du festin de ses noces, de lui céder la ville forte de Provins.
Cependant elle n'aurait pas tenu la promesse de lui donner la ville provenant
certainement de son douaire.
On peut supposer que le Rythmus
satiricus a été écrit pour raconter la déconvenue de Landri.
Une dernière remarque : Landri
est qualifié architriclinus et est comparé à Eglon, roi de Moab. De ce rapprochement, on peut déduire
que Landri a été soit comte du palais soit sénéchal (en latin dapifer).
D'où le vers de la strophe 25 " multis est fastus dapibus " (tout
dépend si l'on accepte ou non la correction de Mabillon). C'est grâce à
cette allusion que nous supposons que le comte de Nevers occupait cette haute charge
à la cour de la Francie
occidentale.
Sébastien Bricout.
Mai/juin 2004.
Addenda et Corrigenda Juin 2005.
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