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Chapitre II
Frédéric trouva, au coin de la rue Rumford, un petit hôtel et il s'acheta, tout
à la fois, le coupé, le cheval, les meubles et deux jardinières prises chez
Arnoux, pour mettre aux deux coins de la porte dans son salon. Derrière cet
appartement, étaient une chambre et un cabinet. L'idée lui vint d'y loger
Deslauriers. Mais, comment la recevrait-il, elle , sa maîtresse future ?
La présence d'un ami serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le
salon, et fit du cabinet un fumoir.
Il acheta les poètes qu'il aimait, des Voyages, des Atlas, des Dictionnaires,
car il avait des plans de travail sans nombre ; il pressait les ouvriers,
courait les magasins, et, dans son impatience de jouir, emportait tout sans
marchander.
D'après les notes des fournisseurs, Frédéric s'aperçut qu'il aurait à débourser
prochainement une quarantaine de mille francs, non compris les droits de
succession, lesquels dépasseraient trente-sept mille ; comme sa fortune était
en biens territoriaux, il écrivit au notaire du Havre d'en vendre une partie,
pour se libérer de ses dettes et avoir quelque argent à sa disposition. Puis,
voulant connaître enfin cette chose vague, miroitante et indéfinissable qu'on
appelle le monde , il demanda par un billet aux Dambreuse s'ils
pouvaient le recevoir. Madame répondit qu'elle espérait sa visite pour le
lendemain.
C'était jour de réception. Des voitures stationnaient dans la cour. Deux valets
se précipitèrent sous la marquise, et un troisième, au haut de l'escalier, se
mit à marcher devant lui.
Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à hautes
fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule en forme de
sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se hérissaient, comme deux
buissons d'or, deux faisceaux de bobèches. Des tableaux dans la manière de
l'Espagnolet étaient appendus au mur ; les lourdes portières en tapisserie
tombaient majestueusement ; et les fauteuils, les consoles, les tables, tout le
mobilier, qui était de style Empire, avait quelque chose d'imposant et de
diplomatique. Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.
Enfin, il arriva dans un appartement ovale, lambrissé de bois de rose, bourré
de meubles mignons et qu'éclairait une seule glace donnant sur un jardin. Mme
Dambreuse était auprès du feu, une douzaine de personnes formant cercle autour
d'elle. Avec un mot aimable, elle lui fit signe de s'asseoir, mais sans
paraître surprise de ne l'avoir pas vu depuis longtemps.
On vantait, quand il entra, l'éloquence de l'abbé Coeur. Puis on déplora
l'immoralité des domestiques, à propos d'un vol commis par un valet de chambre
; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame de Sommery avait un rhume,
Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne reviendraient pas avant la fin
de janvier, les Bretancourt non plus, maintenant on restait tard à la campagne
; et la misère des propos se trouvait comme renforcée par le luxe des choses
ambiantes ; mais ce qu'on disait était moins stupide que la manière de causer,
sans but, sans suite et sans animation. Il y avait là, cependant, des hommes
versés dans la vie, un ancien ministre, le curé d'une grande paroisse, deux ou
trois hauts fonctionnaires du gouvernement ; ils s'en tenaient aux lieux
communs les plus rebattus. Quelques-uns ressemblaient à des douairières
fatiguées, d'autres avaient des tournures de maquignon ; et des vieillards
accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se faire passer pour les
grands-pères.
Mme Dambreuse les recevait tous avec grâce. Dès qu'on parlait d'un malade, elle
fronçait les sourcils douloureusement, et prenait un air joyeux s'il était
question de bals ou de soirées. Elle serait bientôt contrainte de s'en priver,
car elle allait faire sortir de pension une nièce de son mari, une orpheline.
On exalta son dévouement ; c'était se conduire en véritable mère de famille.
Frédéric l'observait. La peau mate de son visage paraissait tendue, et d'une
fraîcheur sans éclat, comme celle d'un fruit conservé. Mais ses cheveux,
tire-bouchonnés à l'anglaise, étaient plus fins que de la soie, ses yeux d'un
azur brillant, tous ses gestes délicats. Assise au fond, sur la causeuse, elle
caressait les floches rouges d'un écran japonais, pour faire valoir ses mains,
sans doute, de longues mains étroites, un peu maigres, avec des doigts
retroussés par le bout. Elle portait une robe de moire grise, à corsage
montant, comme une puritaine.
Frédéric lui demanda si elle ne viendrait pas cette année à la Fortelle. Mme
Dambreuse n'en savait rien. Il concevait cela, du reste : Nogent devait
l'ennuyer. Les visites augmentaient. C'était un bruissement continu de robes
sur les tapis ; les dames, posées au bord des chaises, poussaient de petits
ricanements, articulaient deux où trois mots, et, au bout de cinq minutes,
partaient avec leurs jeunes filles. Bientôt, la conversation fut impossible à
suivre, et Frédéric se retirait quand Mme Dambreuse lui dit :
-- " Tous les mercredis, n'est-ce pas, monsieur Moreau ? " rachetant par
cette seule phrase ce qu'elle avait montré d'indifférence.
Il était content. Néanmoins, il huma dans la rue une large bouffée d'air ; et,
par besoin d'un milieu moins artificiel, Frédéric se ressouvint qu'il devait
une visite à la Maréchale.
La porte de l'antichambre était ouverte. Deux bichons havanais accoururent. Une
voix cria :
-- " Delphine ! Delphine ! -- Est-ce vous, Félix ? "
Il se tenait sans avancer ; les deux petits chiens jappaient toujours. Enfin
Rosanette parut, enveloppée dans une sorte de peignoir en mousseline blanche
garnie de dentelles, pieds nus dans des babouches.
-- " Ah ! pardon, monsieur ! Je vous prenais pour le coiffeur. Une minute
! je reviens ! "
Et il resta seul dans la salle à manger.
Les persiennes en étaient closes. Frédéric la parcourait des yeux, en se
rappelant le tapage de l'autre nuit, lorsqu'il remarqua au milieu, sur la
table, un chapeau d'homme, un vieux feutre bossué, gras, immonde. A qui donc ce
chapeau ? Montrant impudemment sa coiffe décousue, il semblait dire : " Je
m'en moque après tout ! Je suis le maître ! "
La Maréchale survint. Elle le prit, ouvrit la serre, l'y jeta, referma la porte
(d'autres portes, en même temps, s'ouvraient et se refermaient), et, ayant fait
passer Frédéric par la cuisine, elle l'introduisit dans son cabinet de
toilette.
On voyait, tout de suite, que c'était l'endroit de la maison le plus hanté, et
comme son vrai centre moral. Une perse à grands feuillages tapissait les murs,
les fauteuils et un vaste divan élastique ; sur une table de marbre blanc
s'espaçaient deux larges cuvettes en faïence bleue ; des planches de cristal
formant étagères au-dessus étaient encombrées par des fioles, des brosses, des
peignes, des bâtons de cosmétique, des boîtes à poudre ; le feu se mirait dans
une haute psyché ; un drap pendait en dehors d'une baignoire, et des senteurs
de pâte d'amandes et de benjoin s'exhalaient.
-- " Vous excuserez le désordre ! Ce soir, je dîne en ville. "
Et, comme elle tournait sur ses talons, elle faillit écraser un des petits
chiens. Frédéric les déclara charmants. Elle les souleva tous les deux, et,
haussant jusqu'à lui leur museau noir :
-- " Voyons, faites une risette, baisez le monsieur. "
Un homme, habillé d'une sale redingote à collet de fourrure, entra brusquement.
-- " Félix, mon brave " , dit-elle, " , vous aurez votre affaire
dimanche prochain, sans faute. "
L'homme se mit à la coiffer. Il lui apprenait des nouvelles de ses amies : Mme
de Rochegune, Mme de Saint-Florentin, Mme Lombard, toutes étant nobles comme à
l'hôtel Dambreuse. Puis il causa théâtres ; on donnait le soir à l'Ambigu une
représentation extraordinaire.
-- " Irez-vous ? "
-- " Ma foi, non ! Je reste chez moi. "
Delphine parut. Elle la gronda pour être sortie sans sa permission. L'autre
jura qu'elle " rentrait du marché " .
-- " Eh bien, apportez-moi votre livre ! -- Vous permettez, n'est-ce pas ?
"
Et, lisant à demi-voix le cahier, Rosanette faisait des observations sur chaque
article. L'addition était fausse.
-- " Rendez-moi quatre sous ! "
Delphine les rendit, et, quand elle l'eut congédiée :
-- " Ah ! Sainte Vierge ! est-on assez malheureux avec ces gens-là !
"
Frédéric fut choqué de cette récrimination. Elle lui rappelait trop les autres,
et établissait entre les deux maisons une sorte d'égalité fâcheuse.
Delphine, étant revenue, s'approcha de la Maréchale pour chuchoter un mot à son
oreille.
-- " Eh non ! je n'en veux pas ! "
Delphine se présenta de nouveau.
-- " Madame, elle insiste. "
-- " Ah ! quel embêtement ! Flanque-la dehors ! "
Au même instant, une vieille dame habillée de noir poussa la porte. Frédéric
n'entendit rien, ne vit rien ; Rosanette s'était précipitée dans la chambre, à
sa rencontre.
Quand elle reparut, elle avait les pommettes rouges et elle s'assit dans un des
fauteuils, sans parler. Une larme tomba sur sa joue ; puis se tournant vers le
jeune homme, doucement :
-- " Quel est votre petit nom ? "
-- " Frédéric. "
-- " Ah ! Federico ! Ça ne vous gêne pas que je vous appelle comme ça ?
"
Et elle le regardait d'une façon câline, presque amoureuse. Tout à coup, elle
poussa un cri de joie à la vue de Mlle Vatnaz.
La femme artiste n'avait pas de temps à perdre, devant, à six heures juste,
présider sa table d'hôte ; et elle haletait, n'en pouvant plus. D'abord, elle
retira de son cabas une chaîne de montre avec un papier, puis différents
objets, des acquisitions.
-- " Tu sauras qu'il y a, rue Joubert, des gants de Suède à trente-six
sous magnifiques ! Ton teinturier demande encore huit jours. Pour la guipure,
j'ai dit qu'on repasserait, Bugneaux a reçu l'acompte. Voilà tout, il me semble
? C'est cent quatre-vingt-cinq francs que tu me dois ! "
Rosanette alla prendre dans un tiroir dix napoléons. Aucune des deux n'avait de
monnaie, Frédéric en offrit.
-- " Je vous les rendrai " , dit la Vatnaz, en fourrant les quinze
francs dans son sac. " Mais vous êtes un vilain. Je ne vous aime plus,
vous ne m'avez pas fait danser une seule fois, l'autre jour ! -- Ah ! ma chère,
j'ai découvert, quai Voltaire, à une boutique, un cadre d'oiseaux-mouches
empaillés qui sont des amours. A ta place, je me les donnerais. Tiens ! Comment
trouves-tu ? "
Et elle exhiba un vieux coupon de soie rose qu'elle avait acheté au Temple pour
faire un pourpoint moyen âge à Delmar.
-- " Il est venu aujourd'hui, n'est-ce pas ? "
-- " Non ! "
-- " C'est singulier "
Et, une minute après :
-- " Où vas-tu ce soir ? "
-- " Chez Alphonsine " , dit Rosanette ; ce qui était la troisième
version sur la manière dont elle devait passer la soirée.
Mlle Vatnaz reprit :
-- " Et le Vieux de la Montagne, quoi de neuf ? "
Mais, d'un brusque clin d'oeil, la Maréchale lui commanda de se taire ; et elle
reconduisit Frédéric jusque dans l'antichambre, pour savoir s'il verrait
bientôt Arnoux.
-- " Priez-le donc de venir ; pas devant son épouse, bien entendu ! "
Au haut des marches, un parapluie était posé contre le mur, près d'une paire de
socques.
-- " Les caoutchoucs de la Vatnaz " , dit Rosanette. " Quel pied
! hein ? Elle est forte, ma petite amie ! "
Et d'un ton mélodramatique, en faisant rouler la dernière lettre du mot :
-- " Ne pas s'y fierrr ! "
Frédéric, enhardi par cette espèce de confidence, voulut la baiser sur le col.
Elle dit froidement :
-- " Oh ! faites ! Ça ne coûte rien ! "
Il était léger en sortant de là, ne doutant pas que la Maréchale ne devînt
bientôt sa maîtresse. Ce désir en éveilla un autre ; et, malgré l'espèce de
rancune qu'il lui gardait, il eut envie de voir Mme Arnoux.
D'ailleurs, il devait y aller pour la commission de Rosanette.
-- " Mais, à présent " , songea-t-il (six heures sonnaient), "
Arnoux est chez lui, sans doute. "
Il ajourna sa visite au lendemain.
Elle se tenait dans la même attitude que le premier jour, et cousait une
chemise d'enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec une ménagerie de
bois ; Marthe, un peu plus loin, écrivait.
Il commença par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans aucune
exagération de bêtise maternelle.
La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil passait par les carreaux,
les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme Arnoux était assise auprès de
la fenêtre, un grand rayon, frappant les accroche- coeurs de sa nuque,
pénétrait d'un fluide d'or sa peau ambrée. Alors, il dit :
-- " Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois ans
! -- Vous rappelez-vous, Mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux, dans
la voiture ? " -- Marthe ne se rappelait pas. " -- Un soir, en revenant
de Saint-Cloud ? "
Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Etait-ce pour lui défendre
toute allusion à leur souvenir commun ?
Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient doucement sous
leurs paupières un peu lourdes, et il y avait dans la profondeur de ses
prunelles une bonté infinie. Il fut ressaisi par un amour plus fort que jamais,
immense : c'était une contemplation qui l'engourdissait, il la secoua pourtant.
Comment se faire valoir ? par quels moyens ? Et, ayant bien cherché, Frédéric
ne trouva rien de mieux que l'argent. Il se mit à parler du temps, lequel était
moins froid qu'au Havre.
-- " Vous y avez été ? "
-- " Oui, pour une affaire. de famille. un héritage. "
-- " Ah ! j'en suis bien contente " , reprit-elle avec un air de
plaisir tellement vrai, qu'il en fut touché comme d'un grand service.
Puis elle lui demanda ce qu'il voulait faire, un homme devant s'employer à
quelque chose. Il se rappela son mensonge et dit qu'il espérait parvenir au
Conseil d'État, grâce à M. Dambreuse, le député.
-- " Vous le connaissez peut-être ? "
-- " De nom, seulement. "
Puis, d'une voix basse :
-- " Il vous a mené au bal, l'autre jour, n'est-ce pas ? "
Frédéric se taisait.
-- " C'est ce que je voulais savoir, merci. "
Ensuite, elle lui fit deux ou trois questions discrètes sur sa famille et sa
province. C'était bien aimable, d'être resté là-bas si longtemps, sans les
oublier.
-- " Mais... le pouvais-je ? " reprit-il. " En doutiez-vous ?
"
Mme Arnoux se leva.
-- " Je crois que vous nous portez une bonne et solide affection. --
Adieu... au revoir ! "
Et elle tendit sa main d'une manière franche et virile. N'était-ce pas un
engagement, une promesse ? Frédéric se sentait tout joyeux de vivre ; il se
retenait pour ne pas chanter, il avait besoin de se répandre, de faire des
générosités et des aumônes. Il regarda autour de lui s'il n'y avait personne à
secourir. Aucun misérable ne passait ; et sa velléité de dévouement s'évanouit,
car il n'était pas homme à en chercher au loin les occasions.
Puis il se ressouvint de ses amis. Le premier auquel il songea fut Hussonnet,
le second Pellerin. La position infime de Dussardier commandait naturellement
des égards ; quant à Cisy, il se réjouissait de lui faire voir un peu sa
fortune. Il écrivit donc à tous les quatre de venir pendre la crémaillère le
dimanche suivant, à onze heures juste, et il chargea Deslauriers d'amener
Sénécal.
Le répétiteur avait été congédié de son troisième pensionnat pour n'avoir point
voulu de distribution de prix, usage qu'il regardait comme funeste à l'égalité.
Il était maintenant chez un constructeur de machines, et n'habitait plus avec
Deslauriers depuis six mois.
Leur séparation n'avait rien eu de pénible. Sénécal, dans les derniers temps,
recevait des hommes en blouse, tous patriotes, tous travailleurs, tous braves
gens, mais dont la compagnie semblait fastidieuse à l'avocat. D'ailleurs,
certaines idées de son ami, excellentes comme armes de guerre, lui
déplaisaient. Il s'en taisait par ambition, tenant à le ménager pour le
conduire, car il attendait avec impatience un grand bouleversement où il
comptait bien faire son trou, avoir sa place.
Les convictions de Sénécal étaient plus désintéressées. Chaque soir, quand sa
besogne était finie, il regagnait sa mansarde, et il cherchait dans les livres
de quoi justifier ses rêves. Il avait annoté le Contrat social. Il se
bourrait de la Revue Indépendante . Il connaissait Mably, Morelly,
Fourier, Saint-Simon, Comte, Cabet, Louis Blanc, la lourde charretée des
écrivains socialistes, ceux qui réclament pour l'humanité le niveau des
casernes, ceux qui voudraient la divertir dans un lupanar ou la plier sur un
comptoir ; et, du mélange de tout cela, il s'était fait un idéal de démocratie
vertueuse, ayant le double aspect d'une métairie et d'une filature, une sorte
de Lacédémone américaine où l'individu n'existerait que pour servir la Société,
plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que les Grands Lamas et les
Nabuchodonosors. Il n'avait pas un doute sur l'éventualité prochaine de cette
conception, et tout ce qu'il jugeait lui être hostile, Sénécal s'acharnait
dessus, avec des raisonnements de géomètre et une bonne foi d'inquisiteur. Les
titres nobiliaires, les croix, les panaches, les livrées surtout, et même les
réputations trop sonores le scandalisaient, -- ses études comme ses souffrances
avivant chaque jour sa haine essentielle de toute distinction ou supériorité
quelconque.
-- " Qu'est-ce que je dois à ce monsieur pour lui faire des politesses ?
S'il voulait de moi, il pouvait venir "
Deslauriers l'entraîna.
Ils trouvèrent leur ami dans sa chambre à coucher. Stores et doubles rideaux,
glace de Venise, rien n'y manquait ; Frédéric, en veste de velours, était
renversé dans une bergère, où il fumait des cigarettes de tabac turc.
Sénécal se rembrunit, comme les cagots amenés dans les réunions de plaisir.
Deslauriers embrassa tout d'un seul coup d'oeil ; puis, le saluant très bas :
-- " Monseigneur ! je vous présente mes respects "
Dussardier lui sauta au cou.
-- " Vous êtes donc riche, maintenant ? Ah ! tant mieux, nom d'un chien,
tant mieux ! "
Cisy parut, avec un crêpe à son chapeau. Depuis la mort de sa grand'mère, il
jouissait d'une fortune considérable, et tenait moins à s'amuser qu'à se
distinguer des autres, à n'être pas comme tout le monde, enfin à " avoir
du cachet " . C'était son mot.
Il était midi cependant, et tous bâillaient ; Frédéric attendait quelqu'un. Au
nom d'Arnoux, Pellerin fit la grimace. Il le considérait comme un renégat
depuis qu'il avait abandonné les arts.
-- " Si l'on se passait de lui ? qu'en dites-vous ? "
Tous approuvèrent.
Un domestique en longues guêtres ouvrit la porte, et l'on aperçut la salle à
manger avec sa haute plinthe en chêne relevé d'or et ses deux dressoirs chargés
de vaisselle. Les bouteilles de vin chauffaient sur le poêle ; les lames des
couteaux neufs miroitaient près des huîtres, il y avait dans le ton laiteux des
verres-mousseline comme une douceur engageante, et la table disparaissait sous
du gibier, des fruits, des choses extraordinaires. Ces attentions furent
perdues pour Sénécal.
Il commença par demander du pain de ménage (le plus ferme possible), et, à ce
propos, parla des meurtres de Buzançais et de la crise des subsistances.
Rien de tout cela ne serait survenu si on protégeait mieux l'agriculture, si
tout n'était pas livré à la concurrence, à l'anarchie, à la déplorable maxime
du " laissez faire, laissez passer " ! Voilà comment se constituait
la féodalité de l'argent, pire que l'autre ! Mais qu'on y prenne garde ! le
peuple, à la fin, se lassera, et pourrait faire payer ses souffrances aux
détenteurs du capital, soit par de sanglantes proscriptions, ou par le pillage
de leurs hôtels.
Frédéric entrevit, dans un éclair, un flot d'hommes aux bras nus envahissant le
grand salon de Mme Dambreuse, cassant les glaces à coups de pique.
Sénécal continuait : l'ouvrier, vu l'insuffisance des salaires, était plus
malheureux que l'ilote, le nègre et le paria, s'il a des enfants surtout.
-- " Doit-il s'en débarrasser par l'asphyxie, comme le lui conseille je ne
sais plus quel docteur anglais, issu de Malthus "
Et se tournant vers Cisy :
-- " En serons-nous réduits aux conseils de l'infâme Malthus ? "
Cisy, qui ignorait l'infamie et même l'existence de Malthus, répondit qu'on
secourait pourtant beaucoup de misères, et que les classes élevées...
-- " Ah ! les classes élevées ! " dit, en ricanant, le socialiste.
" D'abord, il n'y a pas de classes élevées ; on n'est élevé que par le
coeur ! Nous ne voulons pas d'aumônes, entendez-vous ! mais l'égalité ; la
juste répartition des produits. "
Ce qu'il demandait, c'est que l'ouvrier pût devenir capitaliste, comme le
soldat colonel. Les jurandes, au moins, en limitant le nombre des apprentis,
empêchaient l'encombrement des travailleurs, et le sentiment de la fraternité
se trouvait entretenu par les fêtes, les bannières.
Hussonnet, comme poète, regrettait les bannières ; Pellerin aussi, prédilection
qui lui était venue au café Dagneaux, en écoutant causer des phalanstériens. Il
déclara Fourier un grand homme.
-- " Allons donc ! " dit Deslauriers. " Une vieille bête ! qui
voit dans les bouleversements d'empires des effets de la vengeance divine.
C'est comme le sieur Saint-Simon et son église, avec sa haine de la Révolution
française : un tas de farceurs qui voudraient nous refaire le catholicisme !
"
M. de Cisy, pour s'éclairer, sans doute, ou donner de lui une bonne opinion, se
mit à dire doucement :
-- " Ces deux savants ne sont donc pas de l'avis de Voltaire ? "
-- " Celui-là, je vous l'abandonne ! " reprit Sénécal.
-- " Comment ? moi, je croyais. "
-- " Eh non ! il n'aimait pas le peuple "
Puis la conversation descendit aux événements contemporains : les mariages espagnols,
les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre de Saint-Denis, ce qui
amènerait un redoublement d'impôts. Selon Sénécal, on en payait assez,
cependant !
-- " Et pourquoi, mon Dieu ? pour élever des palais aux singes du Muséum,
faire parader sur nos places de brillants états-majors, ou soutenir, parmi les
valets du Château, une étiquette gothique ! "
-- " , J'ai lu dans la Mode " , dit Cisy, " qu'à la
Saint-Ferdinand, au bal des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards.
"
-- " Si ce n'est pas pitoyable ! " fit le socialiste, en haussant de
dégoût les épaules.
-- " Et le musée de Versailles ! " s'écria Pellerin. "
Parlons-en ! Ces imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros !
Au Louvre, on a si bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles, que,
dans dix ans, peut-être pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue, un
Allemand a écrit dessus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se fichent de
nous ! "
-- " Oui, nous sommes la risée de l'Europe " , dit Sénécal.
-- " C'est parce que l'Art est inféodé à la Couronne. "
-- " Tant que vous n'aurez pas le suffrage universel... "
-- " Permettez ! " car l'artiste, refusé depuis vingt ans à tous les
Salons, était furieux contre le Pouvoir. " Eh ! qu'on nous laisse
tranquilles. Moi, je ne demande rien ! Seulement les Chambres devraient statuer
sur les intérêts de l'Art. Il faudrait établir une chaire d'esthétique, et dont
le professeur, un homme à la fois praticien et philosophe, parviendrait,
j'espère, à grouper la multitude. -- Vous feriez bien, Hussonnet, de toucher un
mot de ça dans votre journal " .
-- " Est-ce que les journaux sont libres ? est-ce que nous le sommes ?
" dit Deslauriers avec emportement. " Quand on pense qu'il peut y
avoir jusqu'à vingt-huit formalités pour établir un batelet sur une rivière, ça
me donne envie d'aller vivre chez les anthropophages ! Le Gouvernement nous
dévore ! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les arts, l'air du ciel ; et
la France râle, énervée, sous la botte du gendarme et la soutane du calotin !
"
Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile, largement. Enfin, il prit son verre,
se leva, et, le poing sur la hanche, l'oeil allumé :
-- " Je bois à la destruction complète de l'ordre actuel, c'est-à-dire de tout
ce qu'on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité, Etat !
" et, d'une voix plus haute : " que je voudrais briser comme ceci !
" en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracassa en mille
morceaux.
Tous applaudirent, et Dussardier principalement.
Le spectacle des injustices lui faisait bondir le coeur. Il s'inquiétait de
Barbès ; il était de ceux qui se jettent sous les voitures pour porter secours
aux chevaux tombés. Son érudition se bornait à deux ouvrages, l'un intitulé
Crimes des rois, l'autre Mystères du Vatican. Il avait écouté l'avocat bouche
béante, avec délices. Enfin, n'y tenant plus :
-- " Moi, ce que je reproche à Louis-Philippe, c'est d'abandonner les
Polonais ! "
-- " Un moment ! " dit Hussonnet. " D'abord, la Pologne n'existe
pas ; c'est une invention de Lafayette ! Les Polonais, règle générale, sont
tous du faubourg Saint-Marceau, les véritables s'étant noyés avec Poniatowski
"
Bref, " il ne donnait plus là-dedans " , il était " revenu de
tout ça ! " . C'était comme le serpent de mer, la révocation de l'édit de
Nantes et " cette vieille blague de la Saint-Barthélemy ! "
Sénécal, sans défendre les Polonais, releva les derniers mots de l'homme de
lettres. On avait calomnié les papes, qui, après tout, défendaient le peuple,
et il appelait la Ligue " l'aurore de la Démocratie, un grand mouvement
égalitaire contre l'individualisme des protestants. "
Frédéric était un peu surpris par ces idées. Elles ennuyaient Cisy
probablement, car il mit la conversation sur les tableaux vivants du Gymnase,
qui attiraient alors beaucoup de monde.
Sénécal s'en affligea. De tels spectacles corrompaient les filles du prolétaire
; puis on les voyait étaler un luxe insolent. Aussi approuvait-il les étudiants
bavarois qui avaient outragé Lola Montès. A l'instar de Rousseau, il faisait
plus de cas de la femme d'un charbonnier que de la maîtresse d'un roi.
-- " Vous blaguez les truffes ! " répliqua majestueusement Hussonnet.
Et il prit la défense de ces dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il
parlait de son bal et du costume d'Arnoux :
-- " On prétend qu'il branle dans le manche ? " dit Pellerin.
Le marchand de tableaux venait d'avoir un procès pour ses terrains de
Belleville, et il était actuellement dans une compagnie de kaolin bas- breton
avec d'autres farceurs de son espèce.
Dussardier en savait davantage ; car son patron à lui, M. Moussinot, ayant été
aux informations sur Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre, celui-ci avait
répondu qu'il le jugeait peu solide, connaissant quelques- uns de ses
renouvellements.
Le dessert était fini ; on passa dans le salon, tendu, comme celui de la
Maréchale, en damas jaune, et de style Louis XVI.
Pellerin blâma Frédéric de n'avoir pas choisi, plutôt, le style néo-grec ; Sénécal
frotta des allumettes contre les tentures, Deslauriers ne fit aucune
observation. Il en fit dans la bibliothèque, qu'il appela une bibliothèque de
petite fille. La plupart des littérateurs contemporains s'y trouvaient. Il fut
impossible de parler de leurs ouvrages, car Hussonnet, immédiatement, contait
des anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures, leurs moeurs, leur
costume, exaltant les esprits de quinzième ordre, dénigrant ceux du premier, et
déplorant, bien entendu, la décadence moderne. Telle chansonnette de villageois
contenait, à elle seule, plus de poésie que tous les lyriques du XIXe siècle ;
Balzac était surfait, Byron démoli, Hugo n'entendait rien au théâtre, etc.
-- " Pourquoi donc " , dit Sénécal, " n'avez-vous pas les volumes
de nos poètes-ouvriers ? "
Et M. de Cisy, qui s'occupait de littérature, s'étonna de ne pas voir sur la
table de Frédéric " quelques-unes de ces physiologies nouvelles,
physiologie du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l'employé de barrière " .
Ils arrivèrent à l'agacer tellement, qu'il eut envie de les pousser dehors par
les épaules. " Mais je deviens bête ! " Et, prenant Dussardier à
l'écart, il lui demanda s'il pouvait le servir en quelque chose.
Le brave garçon fut attendri. Avec sa place de caissier, il n'avait besoin de
rien.
Ensuite, Frédéric emmena Deslauriers dans sa chambre, et, tirant de son
secrétaire deux mille francs :
-- " Tiens, mon brave, empoche ! C'est le reliquat de mes vieilles dettes.
"
-- " Mais. et le Journal ? " dit l'avocat. " J'en ai parlé à
Hussonnet, tu sais bien. "
Et, Frédéric ayant répondu qu'il se trouvait " un peu gêné, maintenant
" , l'autre eut un mauvais sourire.
Après les liqueurs, on but de la bière ; après la bière, des grogs ; on refuma
des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s'en allèrent ; et ils marchaient
les uns près des autres, sans parler, quand Dussardier se mit à dire que
Frédéric les avait reçus parfaitement. Tous en convinrent.
Hussonnet déclara son déjeuner un peu trop lourd. Sénécal critiqua la futilité
de son intérieur. Cisy pensait de même. Cela manquait de " cachet " ,
absolument.
-- " Moi, je trouve " , dit Pellerin, " qu'il aurait bien pu me
commander un tableau. "
Deslauriers se taisait, en tenant dans la poche de son pantalon ses billets de
banque.
Frédéric était resté seul. Il pensait à ses amis, et sentait entre eux et lui
comme un grand fossé plein d'ombre qui les séparait. Il leur avait tendu la
main cependant, et ils n'avaient pas répondu à la franchise de son coeur.
Il se rappela les mots de Pellerin et de Dussardier sur Arnoux. C'était une
invention, une calomnie sans doute ? Mais pourquoi ? Et il aperçut Mme Arnoux,
ruinée, pleurant, vendant ses meubles. Cette idée le tourmenta toute la nuit ;
le lendemain, il se présenta chez elle.
Ne sachant comment s'y prendre pour communiquer ce qu'il savait, il lui demanda
en manière de conversation si Arnoux avait toujours ses terrains de Belleville.
-- " Oui, toujours. "
-- " Il est maintenant dans une compagnie pour du kaolin de Bretagne, je
crois ? "
-- " C'est vrai. "
-- " Sa fabrique marche très bien, n'est-ce pas ? "
-- " Mais... je le suppose. "
Et, comme il hésitait :
-- " Qu'avez-vous donc ? vous me faites peur ! "
Il lui apprit l'histoire des renouvellements.
Elle baissa la tête, et dit :
-- " Je m'en doutais "
En effet, Arnoux, pour faire une bonne spéculation, s'était refusé à vendre ses
terrains, avait emprunté dessus largement, et, ne trouvant point d'acquéreurs,
avait cru se rattraper par l'établissement d'une manufacture. Les frais avaient
dépassé les devis. Elle n'en savait pas davantage ; il éludait toute question
et affirmait continuellement que " ça allait très bien " .
Frédéric tâcha de la rassurer. C'étaient peut-être des embarras momentanés. Du
reste, s'il apprenait quelque chose, il lui en ferait part.
-- " Oh ! oui, n'est-ce pas ? " dit-elle, en joignant ses deux mains,
avec un air de supplication charmant.
Il pouvait donc lui être utile. Le voilà qui entrait dans son existence, dans
son coeur.
Arnoux parut.
-- " Ah ! comme c'est gentil de venir me prendre pour dîner ! "
Frédéric en resta muet.
Arnoux parla de choses indifférentes, puis avertit sa femme qu'il rentrerait
fort tard, ayant un rendez-vous avec M. Oudry.
-- " Chez lui ? "
-- " Mais certainement, chez lui. "
Il avoua, tout en descendant l'escalier, que, la Maréchale se trouvant libre,
ils allaient faire ensemble une partie fine au Moulin-Rouge ; et, comme il lui
fallait toujours quelqu'un pour recevoir ses épanchements, il se fit conduire
par Frédéric jusqu'à la porte.
Au lieu d'entrer, il se promena sur le trottoir, en observant les fenêtres du
second étage. Tout à coup les rideaux s'écartèrent.
-- " Ah ! bravo ! le père Oudry n'y est plus. Bonsoir ! "
C'était donc le père Oudry qui l'entretenait ? Frédéric ne savait que penser
maintenant.
A partir de ce jour-là, Arnoux fut encore plus cordial qu'auparavant ; il
l'invitait à dîner chez sa maîtresse, et bientôt Frédéric hanta tout à la fois
les deux maisons.
Celle de Rosanette l'amusait. On venait là le soir, en sortant du club ou du
spectacle ; on prenait une tasse de thé, on faisait une partie de loto ; le
dimanche, on jouait des charades ; Rosanette, plus turbulente que les autres,
se distinguait par des inventions drolatiques, comme de courir à quatre pattes,
ou de s'affubler d'un bonnet de coton. Pour regarder les passants par la
croisée, elle avait un chapeau de cuir bouilli ; elle fumait des chibouques,
elle chantait des tyroliennes. L'après-midi, par désoeuvrement, elle découpait
des fleurs dans un morceau de toile perse, les collait elle-même sur ses
carreaux, barbouillait de fard ses deux petits chiens, faisait brûler des
pastilles, ou se tirait la bonne aventure. Incapable de résister à une envie,
elle s'engouait d'un bibelot, qu'elle avait vu, n'en dormait pas, courait
l'acheter, le troquait contre un autre, et gâchait les étoffes, perdait ses
bijoux, gaspillait l'argent, aurait vendu sa chemise pour une loge
d'avant-scène. Souvent, elle demandait à Frédéric l'explication d'un mot
qu'elle avait lu, mais n'écoutait pas sa réponse, car elle sautait vite à une
autre idée, en multipliant les questions. Après des spasmes de gaieté,
c'étaient des colères enfantines ; ou bien elle rêvait, assise par terre,
devant le feu, la tête basse et le genou dans ses deux mains, plus inerte
qu'une couleuvre engourdie. Sans y prendre garde, elle s'habillait devant lui,
tirait avec lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le visage, en
se renversant la taille comme une naïade qui frissonne ; et le rire de ses
dents blanches, les étincelles de ses yeux, sa beauté, sa gaieté éblouissaient
Frédéric, et lui fouettaient les nerfs.
Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux montrant à lire à son bambin, ou
derrière la chaise de Marthe qui faisait des gammes sur son piano ; quand elle
travaillait à un ouvrage de couture, c'était pour lui un grand bonheur que de
ramasser, quelquefois, ses ciseaux. Tous ses mouvements étaient d'une majesté
tranquille ; ses petites mains semblaient faites pour épandre des aumônes, pour
essuyer des pleurs ; et sa voix, un peu sourde naturellement, avait des
intonations caressantes et comme des légèretés de brise.
Elle ne s'exaltait point pour la littérature, mais son esprit charmait par des
mots simples et pénétrants. Elle aimait les voyages, le bruit du vent dans les
bois, et à se promener tête nue sous la pluie, Frédéric écoutait ces choses
délicieusement, croyant voir un abandon d'elle-même qui commençait.
La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie comme deux musiques :
l'une folâtre, emportée, divertissante, l'autre grave et presque religieuse ;
et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu à peu se mêlaient ;
-- car, si Mme Arnoux venait à l'effleurer du doigt seulement, l'image de
l'autre, tout de suite, se présentait à son désir, parce qu'il avait, de ce
côté-là, une chance moins lointaine ; -- et, dans la compagnie de Rosanette,
quand il lui arrivait d'avoir le coeur ému, il se rappelait immédiatement son
grand amour.
Cette confusion était provoquée par des similitudes entre les deux logements.
Un des bahuts que l'on voyait autrefois boulevard Montmartre ornait à présent
la salle à manger de Rosanette, l'autre, le salon de Mme Arnoux. Dans les deux
maisons, les services de table étaient pareils, et l'on retrouvait jusqu'à la
même calotte de velours traînant sur les bergères ; puis une foule de petits
cadeaux, des écrans, des boîtes, des éventails allaient et venaient de chez la
maîtresse chez l'épouse, car, sans la moindre gêne, Arnoux, souvent, reprenait
à l'une ce qu'il lui avait donné, pour l'offrir à l'autre.
La Maréchale riait avec Frédéric de ses mauvaises façons. Un dimanche, après
dîner, elle l'emmena derrière la porte, et lui fit voir dans son paletot un sac
de gâteaux, qu'il venait d'escamoter sur la table, afin d'en régaler, sans
doute, sa petite famille. M. Arnoux se livrait à des espiègleries côtoyant la
turpitude. C'était pour lui un devoir que de frauder l'octroi ; il n'allait
jamais au spectacle en payant, avec un billet de secondes prétendait toujours
se pousser aux premières, et racontait comme une farce excellente qu'il avait
coutume, aux bains froids, de mettre dans le tronc du garçon un bouton de
culotte pour une pièce de dix sous, ce qui n'empêchait point la Maréchale de
l'aimer.
Un jour, cependant, elle dit, en parlant de lui :
-- " Ah ! il m'embête, à la fin ! J'en ai assez ! Ma foi, tant pis, j'en
trouverai un autre ! "
Frédéric croyait " l'autre " déjà trouvé et qu'il s'appelait M.
Oudry.
-- " Eh bien " , dit Rosanette, " qu'est-ce que cela fait ?
"
Puis, avec des larmes dans la voix :
-- " Je lui demande bien peu de chose, pourtant, et il ne veut pas,
l'animal ! Il ne veut pas ! Quant à ses promesses, oh ! c'est différent. "
Il lui avait même promis un quart de ses bénéfices dans les fameuses mines de
kaolin ; aucun bénéfice ne se montrait, pas plus que le cachemire dont il la
leurrait depuis six mois.
Frédéric pensa, immédiatement, à lui en faire cadeau. Arnoux pouvait prendre
cela pour une leçon et se fâcher.
Il était bon cependant, sa femme elle-même le disait. Mais si fou ! Au lieu
d'amener tous les jours du monde à dîner chez lui, à présent, il traitait ses
connaissances chez le restaurateur. Il achetait des choses complètement
inutiles, telles que des chaînes d'or, des pendules, des articles de ménage.
Mme Arnoux montra même à Frédéric, dans le couloir, une énorme provision de
bouillottes, chaufferettes et samovars. Enfin, un jour, elle avoua ses
inquiétudes : Arnoux lui avait fait signer un billet, souscrit à l'ordre de M.
Dambreuse.
Cependant, Frédéric conservait ses projets littéraires, par une sorte de point
d'honneur vis-à-vis de lui-même. Il voulut écrire une histoire de l'esthétique,
résultat de ses conversations avec Pellerin, puis mettre en drames différentes
époques de la Révolution française et composer une grande comédie, par
l'influence indirecte de Deslauriers et d'Hussonnet. Au milieu de son travail,
souvent le visage de l'une ou de l'autre passait devant lui ; il luttait contre
l'envie de la voir, ne tardait pas à y céder ; et il était plus triste en
revenant de chez Mme Arnoux.
Un matin qu'il ruminait sa mélancolie au coin de son feu, Deslauriers entra.
Les discours incendiaires de Sénécal avaient inquiété son patron, et, une fois
de plus, il se trouvait sans ressources.
-- " Que veux-tu que j'y fasse ? " , dit Frédéric.
-- " Rien ! tu n'as pas d'argent, je le sais. Mais ça ne te gênerait guère
de lui découvrir une place, soit par M. Dambreuse ou bien Arnoux ? "
Celui-ci devait avoir besoin d'ingénieurs dans son établissement ; Frédéric eut
une inspiration : Sénécal pourrait l'avertir des absences du mari, porter des
lettres, l'aider dans mille occasions qui se présenteraient. D'homme à homme,
on se rend toujours ces services-là.
D'ailleurs, il trouverait moyen de l'employer sans qu'il s'en doutât. Le hasard
lui offrait un auxiliaire, c'était de bon augure, il fallait le saisir ; et,
affectant de l'indifférence, il répondit que la chose peut-être était faisable
et qu'il s'en occuperait.
Il s'en occupa tout de suite. Arnoux se donnait beaucoup de peine dans sa
fabrique. Il cherchait le rouge de cuivre des Chinois ; mais ses couleurs se
volatilisaient par la cuisson. Afin d'éviter les gerçures de ses faïences, il
mêlait de la chaux à son argile ; mais les pièces se brisaient pour la plupart,
l'émail de ses peintures sur cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient
; et, attribuant ces mécomptes au mauvais outillage de sa fabrique, il voulait
se faire faire d'autres moulins à broyer, d'autres séchoirs. Frédéric se
rappela quelques-unes de ces choses ; et il l'aborda en annonçant qu'il avait
découvert un homme très fort, capable de trouver son fameux rouge. Arnoux en
fit un bond, puis, l'ayant écouté, répondit qu'il n'avait besoin de personne.
Frédéric exalta les connaissances prodigieuses de Sénécal, tout à la fois
ingénieur, chimiste et comptable, étant un mathématicien de première force.
Le faïencier consentit à le voir.
Tous deux se chamaillèrent sur les émoluments. Frédéric s'interposa et parvint,
au bout de la semaine, à leur faire conclure un arrangement.
Mais l'usine étant située à Creil, Sénécal ne pouvait en rien l'aider. Cette
réflexion, très simple, abattit son courage comme une mésaventure.
Il songea que plus Arnoux serait détaché de sa femme, plus il aurait de chances
auprès d'elle. Alors, il se mit à faire l'apologie de Rosanette,
continuellement ; il lui représenta tous ses torts à son endroit, conta les
vagues menaces de l'autre jour, et même parla du cachemire, sans taire qu'elle
l'accusait d'avarice.
Arnoux, piqué du mot (et, d'ailleurs, concevant des inquiétudes), apporta le
cachemire à Rosanette, mais la gronda de s'être plainte à Frédéric ; comme elle
disait lui avoir cent fois rappelé sa promesse, il prétendit qu'il ne s'en
était pas souvenu, ayant trop d'occupations.
Le lendemain, Frédéric se présenta chez elle. Bien qu'il |