Jean-Henri Fabre
Souvenirs entomologiques - V
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SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES - LIVRE V

CHAPITRE XXII. L’EMPUSE.

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CHAPITRE XXII.

L’EMPUSE.

 

La mer, première nourrice de la vie, conserve encore dans ses abîmes, beaucoup de ces formes singulières, discordantes, qui furent les essais de l’animalité ; la terre ferme, moins féconde, mais plus apte au progrès, a presque totalement perdu ses étrangetés d’autrefois. Le peu qui persiste appartient surtout à la série des insectes primitifs, insectes d’industrie très bornée, de métamorphoses très sommaire, presque nulles. Dans nos régions, au premier rang de ces anomalies entomologiques qui font songer aux populations des forêts houillères, se trouvent les Mantiens dont fait partie la Mante religieuse, si curieuse de mœurs et de structure. Là prend place aussi l’Empuse (Empusa pauperata. Latr.), sujet de ce chapitre.

 

Sa larve est bien la créature la plus étrange de la faune terrestre provençale, fluette, dandinante et d’aspect si fantastique que les doigts novices n’osent la saisir. Les enfants de mon voisinage, frappés de sa tournure insolite, l’appellent le diablotin. Dans leur imagination, la bizarre bestiole confine à la sorcellerie. On la rencontre, toujours clairsemée, au printemps jusqu’en mai, en automne, en hiver parfois si le soleil est vif. Les gazons coriaces des terrains arides, les menues broussailles abritées de quelques tas de pierres en chaude exposition, sont la demeure favorite de la frileuse.

 

Donnons-en un rapide croquis. Toujours relevé jusqu’à toucher le dos, le ventre s’élargit en spatule et se convolute en crosse. Des lamelles pointues, sortes d’expansions foliacées, disposées sur trois rangs, hérissent la face inférieure, devenue supérieure par le retournement. Cette crosse écailleuse est hissée sur quatre longues et fines échasses, sur quatre pattes armées de genouillères, c’est-à-dire portant vers le bout de la cuisse, au point de jonction avec la jambe, une lame saillante et courbée semblable à celle d’un couperet.

 

Au-dessus de cette base, escabeau à quatre pieds, s’élève, par un coude brusque, le corselet rigide démesurément long et rapproché de la verticale. L’extrémité de ce corsage, rond et fluet comme un fétu de paille, porte le traquenard de chasse, les pattes ravisseuses, imitées de celles de la Mante. Il y a là harpon terminal, mieux acéré qu’une aiguille, étau féroce, à mâchoires dentées en scie. La mâchoire formée par le bras est creusée d’un sillon et porte de chaque côté cinq longues épines, accompagnées dans les intervalles de dentelures moindres. La mâchoire formée par l’avant-bras est canaliculée pareillement, mais sa double scie, que reçoit au repos la gouttière du bras, est formée de dents plus fines, plus serrées, plus régulières. La loupe y compte une vingtaine de pointes égales pour chaque rangée. Il ne manque à la machine que d’amples dimensions pour être effroyable engin de tortionnaire.

 

La tête s’accorde avec cet arsenal. Oh ! la bizarre tête ! Frimousse pointue, avec moustaches en croc fournies par les palpes ; gros yeux saillants ; entre les deux, une dague, un fer de hallebarde ; et sur le front quelque chose d’inouï, d’insensé : une sorte de haute mitre, de coiffure extravagante qui se dresse en promontoire, se dilate à droite et à gauche en aileron pointu et se creuse au sommet en gouttière bifide. Que peut faire le diablotin de ce monstrueux bonnet pointu, comme ni les mages de l’Orient ni les adeptes de l’art trismégiste n’en ont jamais porté de plus mirobolant ? Nous l’apprendrons en le voyant en chasse.

 

Le costume est vulgaire ; le grisâtre y domine. Sur la fin de la période larvaire, après quelques mues, il commence à laisser entrevoir la livrée plus riche de l’adulte et se zone, de façon très indécise encore, de verdâtre, de blanc, de rose. Aux antennes déjà se distinguent les deux sexes. Les futures mères les ont filiformes ; les futurs mâles les renflent en fuseau dans la moitié inférieure et s’en font un étui d’où émergeront plus tard d’élégants panaches.

 

Voilà la bête, digne du crayon fantastique d’un Callot. Si vous la rencontrez parmi les broussailles, cela se dandine sur ses quatre échasses, cela dodeline de la tête, cela vous regarde d’un air entendu, cela fait pivoter la mitre sur le col et s’informe par-dessus l’épaule. On croit lire la malice sur son visage pointu. Vous voulez la saisir. Aussitôt cesse la pose d’apparat. Le corselet dressé s’abaisse, et la bête détale par longues enjambées en s’aidant des pattes ravisseuses, qui happent les brindilles. La fuite n’est pas longue, pour peu que l’on ait coup d’œil exercé. L’Empuse est capturée, mise dans un cornet de papier qui épargnera des entorses à ses frêles membres, et finalement parquée sous une cloche en toile métallique. En octobre, j’obtiens ainsi un troupeau suffisant.

 

Comment les nourrir ? Mes Empuses sont bien petites ; elles datent d’un mois ou deux au plus. Je leur sers des Criquets proportionnés à leur taille, les moindres que je puisse trouver. Elles n’en veulent pas. Bien mieux, elles en sont effrayées. Si quelque étourdi se rapproche pacifiquement de l’une d’elles, appendue par les quatre pattes d’arrière à la coupole treillissée, l’importun est mal accueilli. La mitre pointue s’abaisse, et d’un coup de boutoir le culbute au loin. Nous y sommes : le bonnet magique est une arme défensive, un éperon protecteur. Le bélier heurte de son front, l’Empuse bouscule de sa mitre.

 

Mais cela ne fait pas dîner. Je sers, vivante, la mouche domestique. Sans hésitation, elle est acceptée. Dès que le diptère passe à sa portée, le diablotin aux aguets vire la tête, incline la tige du corselet suivant l’oblique et, lançant la patte, harponne, serre entre ses doubles scies. Le chat n’est pas plus leste à griffer la souris.

 

Si petit qu’il soit, le gibier suffit pour un repas. Il suffit pour la journée entière, Souvent pour plusieurs jours. Première désillusion : sobriété extrême chez ces insectes si férocement outillés. Je m’attendais à des ogres : je trouve des jeûneurs que satisfait de loin en loin une maigre collation. Une mouche leur remplit le ventre pour au moins vingt-quatre heures.

 

Ainsi se passe l’arrière-saison, les Empuses de jour en jour plus sobres, et accrochées immobiles à la toile métallique. Leur abstinence naturelle me vient en aide. Les mouches se font rares, et un moment vient où mon embarras serait extrême s’il me fallait fournir des vivres à la ménagerie.

 

Pendant les trois mois de l’hiver, rien ne bouge. S’il fait beau, j’expose de temps en temps la cloche sur la fenêtre aux rayons du soleil. En ce bain de chaleur, les captives s’étirent un peu les membres, se dandinent, se décident, se déplacer, mais sans aucun éveil d’appétit. Les rares moucherons que la bonne fortune offre à mon assiduité ne paraissent pas les tenter. Il est de règle pour elles de passer la froide saison dans une abstinence complète.

 

Mes cloches m’apprennent ce qui doit se passer dehors pendant l’hiver. Réfugiées dans les anfractuosités des rocailles, aux meilleures expositions, les jeunes Empuses attendent, engourdies, que la chaleur revienne. Malgré l’abri d’un tas de pierres, il doit y avoir de pénibles moments à passer quand la gelée se prolonge, quand la neige imbibe, de ses indéfinis suintements, le recoin le mieux protégé. N’importe : plus robustes qu’elles n’en ont l’air, les recluses échappent aux périls de l’hivernage. Parfois, lorsque le soleil est vif, elles se hasardent hors de leur cachette et viennent s’informer si le printemps s’avance.

 

Il vient en effet. Nous sommes en mars. Mes prisonnières se remuent, changent de peau. Il leur faut des vivres. Mes soucis d’approvisionnement recommencent. La mouche domestique, facile capture, manque aujourdhui. Je me rabats sur des diptères plus précoces, des Éristales. L’Empuse n’en veut pas. C’est trop gros pour elle, de trop vive résistance. À coups de mitre, elle se défend de leur approche.

 

Quelques locustiens très jeunes, tendres morceaux, sont acceptés à merveille. Malheureusement, pareille aubaine est rare au fond de mon filet faucheur. L’abstinence s’impose jusqu’à l’arrivée des premiers papillons. C’est le blanc papillon du chou, la Piéride, qui fera désormais, pour la majeure part, les frais des victuailles.

 

Lâchée, telle quelle, sous cloche, la Piéride est jugée gibier excellent. L’Empuse la guette, la saisit, mais aussitôt l’abandonne, impuissante à la maîtriser. Les grandes ailes du papillon, fouettant l’air, lui impriment des secousses qui la forcent à lâcher prise. Je viens en aide à sa faiblesse. D’un coup de ciseaux je tronque les ailes de la proie. Les manchots, toujours pleins de vie, grimpent au treillage aussitôt saisis par les Empuses, qui les grugent, non effrayées de leurs protestations. Le mets est de leur goût, tout autant que la mouche, et, de plus, copieux, tellement qu’il y a toujours des reliefs dédaignés.

 

La tête seule et le haut de la poitrine sont dévorés ; le reste, abdomen grassouillet, majorité du thorax, pattes et enfin – cela va sans diremoignons des ailes, sont rejetés intacts. Est-ce là un choix de morceaux plus tendres, plus sapides ? Non, car le ventre est à coup sûr plus juteux, et l’Empuse n’en veut pas, elle qui utilise sa mouche jusqu’à la dernière parcelle. C’est tactique de pierre. Je me retrouve en présence d’un opérateur par la nuque aussi expert que la Mante dans l’art de tuer rapidement la proie qui se débat et trouble les bouchées.

 

Une fois averti, je constate, en effet, que le gibier, n’importe lequel, mouche, criquet, locustien, papillon, est toujours frappé par le col, en arrière. La première morsure porte sur le point qui recèle les ganglions cervicaux ; d’où mort, immobilité soudaines : L’inertie complète laissera en paix le consommateur, condition essentielle de tout bon repas.

 

Donc le diablotin, si frêle, possède, lui aussi, le secret d’annihiler sur-le-champ la résistance d’une proie. Il mord à la nuque tout d’abord afin de donner le coup de grâce. Il continue de ronger autour du point de première attaque. Ainsi disparaissent le haut du thorax et la tête du papillon. Mais alors le chasseur est repu. Il lui en faut si peu ! Le reste choit à terre, dédaigné, non par défaut de saveur, mais par surabondance. Une Piéride excède de beaucoup ses facultés stomacales. Les fourmis profiteront de la desserte.

 

Encore un point à mettre en lumière avant d’assister à la métamorphose. Le mode de station des jeunes Empuses sous la cloche en toile métallique est invariablement le même du début à la fin. Accroché au réseau par les griffettes des quatre pattes postérieures, l’insecte occupe le haut du dôme et pend, immobile, le dos en bas, tout le poids du corps supporté par les quatre points de suspension. S’il veut se déplacer, les harpons d’avant s’ouvrent, s’allongent, saisissent une maille et tirent à eux. La courte promenade finie, les pattes ravisseuses se replient contre la poitrine. En somme, ce sont les quatre échasses d’arrière qui soutiennent presque toujours à elles seules l’animal suspendu.

 

Et cette station renversée, si pénible, nous semble-t-il, n’est pas de courte durée ; dans mes volières, elle se prolonge une dizaine de mois sans interruption. La mouche, suspendue au plafond, est dans une position pareille, il est vrai ; mais elle a des moments de repos : elle vole, elle marche dans la posture normale, elle s’étale à plat ventre au soleil. Et puis, ses exercices d’acrobate sont de courte saison.

 

Sans relâche, dix mois durant, l’Empuse réalise ce singulier équilibre. Suspendue au treillis le dos en bas, elle chasse, mange, digère, somnole, se dépouille, se transforme, s’accouple, pond et meurt. Elle a grimpé là-haut toute jeune ; elle en tombe rassasiée de jours et devenue cadavre.

 

À l’état libre, les choses ne se passent pas tout à fait ainsi. L’insecte stationne sur les broussailles le dos en haut ; il s’équilibre suivant la pose réglementaire et ne se renverse qu’en des circonstances de loin en loin répétées. Non habituelle à leur race, la longue suspension de mes incarcérées n’est que plus remarquable.

 

Cela fait songer aux chauves-souris, appendues, la tête en bas, par les pattes d’arrière, au plafond de leurs cavernes. Une structure spéciale des doigts permet à l’oiseau de dormir sur une patte, qui serre automatiquement, sans fatigue, le rameau balancé. L’Empuse ne me montre rien d’analogue à ce mécanisme. L’extrémité de ses pattes ambulatoires a la conformation ordinaire : au bout double griffe, double croc de romaine, et voilà tout.

 

Je souhaiterais que l’anatomie me montrât en jeu, dans ces tarses, dans ces jambes moindres que des fils, les muscles, les nerfs, les tendons qui commandent les griffettes et les maintiennent dix mois fermées sans lassitude pendant la veille et pendant le sommeil. Si quelque subtil scalpel s’occupe de ce problème, je lui en recommanderai un autre, plus singulier encore que celui de l’Empuse, de la chauve-souris et de l’oiseau. C’est l’attitude de certains hyménoptères pendant le repos nocturne.

 

Une Ammophile à pattes antérieures rouges (Ammophila holosericea) est fréquente dans mon enclos sur la fin d’août, et choisit pour dortoir certaine bordure de lavande. Au crépuscule, surtout lorsque la journée a été étouffante et qu’un orage couve, je suis certain d’y trouver établie l’étrange dormeuse. Ah ! l’originale attitude pour se reposer la nuit ! La tige de lavande est saisie à pleines mandibules. Sa forme carrée donne base plus ferme que ne le ferait la forme ronde. Avec cet unique appui, le corps de l’insecte longuement se projette en l’air, rigide, les pattes repliées. Il fait un angle droit avec l’axe de sustentation, de manière que le poids total de la bête, devenue bras de levier, a pour antagoniste le seul effort des mandibules.

 

L’Ammophile dort tendue dans l’espace à la force des mâchoires. Il n’y a que les bêtes pour avoir de ces idées-là, qui bouleversent, nos conceptions du repos. Si l’orage qui menaçait éclate, si le vent agite la tige, l’endormie n’a souci de son branlant hamac ; tout au plus vient-elle pour un moment appuyer un peu les pattes antérieures sur le mât secoué. L’équilibre rétabli, la pose favorite de levier horizontal est reprise. Peut-être les mandibules ont-elles, comme les doigts de l’oiseau, la faculté de mieux serrer à mesure que le vent berce.

 

L’Ammophile n’est pas la seule à dormir dans cette singulière position ; bien d’autres l’imitent, Anthidies, Odynères, Eucères, et principalement les mâles. Tous happent une tige avec les mandibules et sommeillent, le corps tendu, les pattes repliées. Quelques-uns, les plus corpulents, se permettent d’appuyer sur le mât le bout du ventre courbé en air.

 

Cette visite au dortoir de certains hyménoptères n’explique pas le problème de l’Empuse ; elle en suscite un autre, non moins difficile. Elle nous dit combien nous sommes peu clairvoyants encore lorsqu’il s’agit d’interpréter ce qui est fatigue et ce qui est repos dans les rouages de la machine animale. L’Ammophile, avec son paradoxe de statique mandibulaire ; l’Empuse, avec ses crocs de romaine non lassés par une suspension de dix mois, laissent perplexe le physiologiste, qui se demande en quoi consiste vraiment le repos. En réalité, de repos il n’y en a point, hors celui qui met fin à la vie. La lutte ne cesse pas ; toujours quelque muscle peine, quelque tendon tiraille. Le sommeil, qui semble un retour au calme du néant, est, comme la veille, un effort, ici par la patte, le bout de la queue roulé ; là par la griffe, la mâchoire.

 

Vers le milieu de mai s’accomplit la transformation et apparaît l’Empuse adulte, remarquable de forme et de costume encore plus que la Mante religieuse. Des extravagances larvaires, elle garde la mitre pointue, les brassards en scie, le long corsage, les genouillères, la triple rangée de lamelles à la face inférieure du ventre ; mais actuellement l’abdomen ne se recourbe plus en crosse, et l’animal possède tournure plus correcte. De grandes ailes, d’un vert tendre, roses à l’épaule et promptes d’essor dans l’un comme dans l’autre sexe, font toit au ventre, zoné en dessous de blanc et de vert. Le mâle, sexe coquet, s’empanache d’antennes plumeuses, semblables à celles de certains papillons crépusculaires, les Bombyx. Pour la taille, il est presque l’équivalent de sa compagne.

 

Quelques menus détails de structure à part, l’Empuse est la Mante religieuse. Le paysan s’y méprend. Lorsque, au printemps, il rencontre l’insecte mitré, il croit voir vulgaire Prégo-Diéu, fils de l’automne. Des formes pareilles sembleraient signe de parité de mœurs. Séduit par l’armure hétéroclite, on serait même tenté d’attribuer à l’Empuse un genre de vie plus atroce encore que celui de la Mante. Je le pensais ainsi d’abord, et chacun penserait de même, confiant en de fallacieuses analogies. Nouvelle erreur à dissiper : malgré son aspect belliqueux, l’Empuse est une bête pacifique, qui ne dédommage guère des frais d’éducation.

 

Installée sous cloche soit par assemblées d’une demi-douzaine, soit par couples séparés, à aucun moment elle ne se départit de sa placidité. Comme la larve, elle est très sobre, satisfaite d’une mouche ou deux pour ration quotidienne.

 

Les forts mangeurs sont turbulents. Gonflée de criquets, la Mante aisément s’irrite et pose pour la boxe. L’Empuse, à frugale collation, ne connaît pas les démonstrations hostiles. Jamais, entre voisines, de noise : jamais de ces brusques déploiements d’ailes chers à la Mante pour prendre l’attitude spectrale avec souffle de couleuvre surprise ; jamais la moindre velléité de ces festins de cannibale où se dévore la sœur vaincue au pugilat. Ces horreurs sont ici totalement inconnues.

 

Sont inconnues aussi les tragiques amours. Le mâle est assidu, entreprenant, et soumis à longue épreuve avant le succès. Des jours et des jours, il harcèle sa compagne qui finit par céder. Tout est correct après la noce. L’empanaché se retire, respecté de la femelle, et vaque à ses petites affaires de chasse sans danger aucun d’être appréhendé et dévoré.

 

Les deux sexes cohabitent en paix, indifférents l’un à l’autre, jusque vers le milieu de juillet. Alors le mâle, usé par l’âge, se recueille, ne chasse plus, titube, peu à peu descend des hauteurs du dôme treillissé et s’affale enfin sur le sol. Il finit de sa belle mort. L’autre, celui de la Mante religieuse, finit, ne l’oublions pas, dans l’estomac de la goulue.

 

La ponte suit de près la disparition des mâles. Sur le point de nidifier, l’Empuse n’a pas la ventripotence de la Mante religieuse, alourdie par sa fécondité. Toujours svelte et apte à l’essor, elle annonce lignée peu nombreuse. Son nid, en effet, fixé sur un chaume, une brindille, un éclat de pierre, est petite construction tout autant que celui de la Mante naine, l’Ameles decolor, et mesure un centimètre de longueur au plus. La forme générale est celle d’un trapèze dont les moindres côtés seraient, l’un faiblement convexe, et l’autre incliné en talus. D’habitude, au sommet de ce talus se dresse un appendice filiforme rappelant, sous un aspect plus délié, l’éperon final des nids de la Mante et de l’Ameles. Là s’est figée, étirée en fil, la dernière goutte des matériaux visqueux. Leur édifice terminé, les maçons plantent à la cime un rameau de verdure enrubanné. De même, les Mantiens dressent un mât sur le nid parachevé.

 

Un badigeon grisâtre, très mince, formé d’écume desséchée, couvre l’œuvre de l’Empuse, surtout à la face supérieure. Sous ce délicat enduit, aisément disparu, se montre la substance fondamentale, homogène, cornée et d’un roux pâle. Six ou sept sillons, peu sensibles, découpent les flancs en tranches courbes.

 

Après l’éclosion, sur la crête de l’édifice, s’ouvrent une douzaine d’orifices ronds, en deux rangées qui alternent. Ce sont les portes de sortie des jeunes larves. La margelle, un peu saillante, se continue d’une ouverture à l’autre en une sorte de ruban à double série d’anses alternées. Il est visible que les ondulations de ce ruban sont le résultat d’un mouvement oscillatoire de l’oviducte en travail. Ces trous de sortie, si réguliers de forme et d’arrangement, complétés par les côtes latérales du nid, donnent l’image de deux mignonnes flûtes de Pan juxtaposées.

 

À chacun correspond une loge où se dressent deux œufs. Le total de la poule est donc de deux douzaines environ.

 

Je n’ai pas assisté à l’éclosion. J’ignore si la larve est précédée, comme celle de la Mante religieuse, d’un état transitoire propre à faciliter la délivrance. Il pourrait bien se faire qu’il n’y eût ici rien de pareil, tant les choses sont bien préparées pour la sortie. Au-dessus des loges bâille un vestibule très court, libre de tout obstacle. Il est bouché uniquement par un peu de matière spumeuse, très friable, qui doit aisément céder aux mandibules des nouveau-nés. Avec cet ample couloir conduisant au dehors, longues pattes et fines antennes cessent d’être appendices embarrassants ; et l’animalcule peut fort bien les avoir libres dès la sortie de l’œuf, sans passer l’état de larve primaire. N’ayant pas vu, je me borne à mentionner la probabilité de la chose.

 

Encore un mot sur les mœurs comparées À la Mante, la bataille, le cannibalisme ; à l’Empuse, l’humeur pacifique, le respect entre pareilles. D’où peuvent provenir des différences morales aussi profondes lorsque l’organisation est la même ? Du régime peut-être. La frugalité effectivement adoucit le caractère chez la bête comme chez l’homme ; la ripaille l’abrutit. Le goinfre gorgé de viandes et d’alcool, ferment des bestiales colères, ne saurait avoir l’aménité du frugal qui trempe son pain dans un peu de lait. La Mante est ce goinfre, l’Empuse est ce frugal. Accordé.

 

Mais d’où proviennent à l’une la boulimie, à l’autre la sobriété, lorsque l’organisation presque identique semblerait devoir amener l’identité des besoins ? Les Mantiens nous répètent, à leur manière, ce que bien d’autres nous ont déjà dit : les propensions, les aptitudes, ne sont sous la dépendance exclusive de l’anatomie ; bien au-dessus des lois physiques qui régissent la matière, planent d’autres lois régissant les instincts.

 

 

 


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